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Christian Rauth (Père et Maire) : le problème de la fiction française, on l’a eu il y a 5 ans !

Au cours du festival Scénaristes en Séries 2007, SeriesLive avait pu rencontrer Christian Rauth, qui nous a livré des détails sur la fabrication de la série Père et Maire, ainsi que ses pensées sur la fiction française.

Baptiste Jacquiau et Thibault Vincent, le 08/06/2008 à 14h35

A l’occasion de la seconde édition du festival Scénaristes en Séries (Aix-les-Bains) en octobre dernier, SeriesLive avait pu rencontrer Christian Rauth, qui nous a livré des détails sur la fabrication de la série Père et Maire, ainsi que ses pensées sur la fiction française.

Christian Rauth à Scénaristes en Séries

SeriesLive : Vous êtes devant et derrière la caméra. Pouvez-vous nous parler de la production d’une série en France ?

Christian Rauth : Entre le moment où l’on a l’idée de faire une série et le moment où elle est à l’antenne, il faut attendre environ deux ans. La préparation des personnages et de la série (création de la Bible de la série) dure à peu près un an, en comptant l’écriture des deux premiers épisodes. Il faut ensuite une année pour tourner la série et sa mise à l’antenne par la chaîne. Ensuite, les chaînes comme TF1, quand une série fonctionne, ils souhaitent avoir 4 films par an. Quand ça marche très bien, des fois 6 films par an. Nous, pour la série Père et Maire, on est incapable de répondre à cette demande, parce que ce n’est pas nous qui maîtrisons la chaîne de fabrication. On peut la résumer de cette manière : TF1, le donneur d’ordre, donne l’argent aux producteurs. Ensuite, les producteurs doivent trouver les auteurs pour écrire les épisodes. Moi, j’ai écrit les premiers épisodes, mais après, je ne pouvais pas tout écrire. C’est évident que je ne pouvais pas écrire 4 ou 6 films par an, même au niveau intellectuel. Quand on fait toujours la même chose, on devient fou. Il faut donc trouver des équipes pour écrire, et c’est là où on a des problèmes très difficiles, car il y a des allers-retours permanents entre le projet de départ d’écriture et les producteurs, puis les producteurs et la chaîne. Souvent la chaîne va imposer des auteurs, qui ne vont pas comprendre le concept ou la façon où moi je veux qu’on travaille, etc.… Ca fait donc beaucoup d’allers-retours, c’est très long. Et on arrive malheureusement depuis 2 ans à faire 2 films par an, notamment depuis la perte de mon ami (ndlr : Daniel Rialet, co-star de la série, est décédé le 11 avril 2006 d'une crise cardiaque). C’est très compliqué. En gros, entre le moment où un pitch est accepté par la chaîne et le développement, ça peut prendre 6 ou 8 mois avant qu’on ait un scénario rendu par la chaîne et les producteurs. Et moi quand je reçois le scénario, il est très probable qu’on mette encore 2/3 mois de travail pour avoir un scénario qui ressemble à la série.

Pour vous, c’est donc impossible d’arriver à 8 ou 10 épisodes par année ?

Oui, ce n’est absolument pas envisageable. Quand on fait un polar, car il y a essentiellement des polars à la télévision, il y a ce qu’on appelle le Who dit it. C'est-à-dire qui a fait le crime, donc on va chercher pendant 1h30 l’auteur du crime. On peut avoir des scénaristes qui n’ont pas nécessairement un talent de dialoguiste ou qui n’ont pas un ton, mais s’il y a un bon directeur de collection, ou showrunner comme disent les américains, on arrive normalement à tourner 6/8 films par an. Le problème, c’est que la comédie ne tient que sur le ton et le style dans lesquels elles sont fabriquées. C’est le ton qui plaît aux téléspectateurs, ce ne sont pas les histoires. Ce qui fait rire les gens, c’est la façon avec laquelle on raconte les histoires, c’est le ton, c’est le style, ce sont les acteurs. Mais pour ça, il n'y a pas de recette miracle. Pour trouver un bon scénariste de comédie, ce n’est pas évident. Il faut qu’il ait la fantaisie, et le professionnalisme, parce que ce n’est pas simple à écrire. Une comédie est plus difficile à écrire qu’un polar. C’est donc pour cette raison qu’on a des difficultés à produire autant d’épisodes.

Justement, comment vous voyez le futur de votre série ?

Je dirais personnellement que je vois un futur possible si on remet les choses à plat, que les équipes qui sont les équipes TF1, soient maintenant capables de créer des vraies envies. Jusqu’à aujourd’hui, depuis 3/4 ans, on n’a pas la bonne personne pour développer la série (ndlr : l’interview a été réalisée en octobre 2007). C’est pour ça qu’on n’arrive pas à autant de scénarii, on a quelqu’un qui n’a pas à mon avis les compétences de le faire. Je pense que cette personne va partir là, il ne s’agit pas de Takis Candilis, on est bien d’accord. Je parle des gens qui vont au charbon. On a quelqu’un à l’intérieur qui ne nous aide pas. Donc là, on va changer, donc si on a quelqu’un qui est à la fois motivé, qui a un respect de notre travail et avec qui on peut dialoguer, je pense que l’on pourra revenir à 3/4 films par an, sous réserve qu’on dispose de sujets plus originaux. Là, on a depuis 3/4 ans des sujets identiques, qui parlent tout le temps des enfants qui ont des problèmes avec leurs parents. Il va falloir aussi qu’on se renouvelle au niveau des sujets, ça va être nécessaire, sinon le public va dire « ça, on a déjà vu ». On a donc besoin de renouvellement à tous les niveaux, à la fois des sujets, des équipes, sinon je pense qu’on va être victimes comme les autres de l’abandon du public. Cependant, on a une chance par rapport aux polars, c’est que sur ce terrain là (ndlr : la comédie), les américains n’ont pas encore sévit. C'est-à-dire que toutes les séries américaines sont essentiellement sur le polar ou sur les chroniques familiale/sociale, mais il n’y a pas de séries américaines de comédie qui fonctionnent en France. Je pense que nous on sait le faire et il faudrait qu’on s’attèle à améliorer encore ça au lieu de continuer sur notre petit bonhomme de chemin. Il faut continuer, même si ça marche mieux que le polar, il faut qu’on se remette en cause aussi là-dessus.

En fait, vous souhaiteriez plus de liberté ?

C’est le mot qui est employé tout le temps sur ce festival. Pour moi, la liberté ça ne veut rien dire. Parce que la liberté de faire n’importe quoi, ça ne m’intéresse pas. C'est-à-dire, on a des règles… on est dans un système avec TF1, le minimum est donc de respecter la grammaire économique de la chaîne pour laquelle on travaille. Ils ont des objectifs. Par contre, leur demander que nos objectifs et les leur concordent, ça c’est essentiel. Ce n’est pas un problème de liberté. Il y a une phrase de Jean-Paul Sartre qui me revient tout le temps à la mémoire quand j’entends le mot liberté. Ca peut paraître ambigu, mais c’est Sartre qui l’a dit. Il a dit : « Je ne me suis jamais senti aussi libre que sous l’occupation allemande ». Ca fait réfléchir : ça veut dire que plus il y a de contraintes, plus on se bat, plus on trouve une liberté.
Il ne faut pas plus de liberté, mais plus de collaboration et d’écoute. Le n’importe quoi, ça ne marque pas du tout. Ce n’est pas parce qu’on est libre qu’on a du talent. D’abord, il faut une synergie entre tous les gens qui font le projet.

Christian Rauth à Scénaristes en Séries

Christian Rauth et Cécile Auclert, sa femme, au festival Scénaristes en Séries (2007)

Etre des deux côtés de la caméra, en tant qu’acteur et auteur, qu’est-ce que ça apporte pour l’une et l’autre profession ?

En tant qu’acteur, ça ne m’apporte pas grand-chose dans la mesure où c’est plutôt un handicap. Comme j’écris, toutes les versions finales des scénarii, c’est plutôt un piège. En tant qu’acteur, ça me met dans une routine. J’écris pour moi, je n’ai pas de challenge en tant qu’acteur et c’est un peu mon problème. Moi, ça fait 4/5 ans que je ne tourne que des Père et Maire, je l’ai dit officiellement et je le redis, je suis malheureux de ne pas tourner autre chose. C’est évident.
Par contre, en tant qu’auteur, je pense que ça m’apporte énormément de choses, parce que ça permet d’éviter ce qui se passe sur beaucoup de séries. C'est-à-dire, je suis sur le plateau donc quand le metteur en scène a un problème de compréhension d’une scène, ou qu’il décide de certaines coupes, étant là, je peux moi lui réexpliquer pourquoi la scène existe, quel sens elle a et si on la coupe, ce que cela entraîne. Le fait que je sois scénariste, ça améliore la qualité des films qu’on fait, ça c’est certain. Quand les acteurs ont un problème avec une scène, on en parle. Moi, je suis prêt à écouter toutes les demandes des acteurs, mais il faut que ça ait un sens et une cohérence par rapport à l’ensemble de l’histoire.

On parle des 52 minutes. Ca n’est pas d’actualité pour Père et Maire ?

Non. A mon avis, la comédie, c’est difficile en 52 minutes. Le principe de la comédie, à TF1, c’est monter une histoire A et une histoire B. C'est-à-dire histoire A, c’est l’histoire principale, le cœur du drame et l’histoire B, qui est une histoire de fond plus fantaisiste, plus légère. Si vous faites un 52 minutes, vous n’avez plus la place pour l’histoire B. Il faut alors que l’histoire A devienne une histoire de comédie pure, ce qui change tout. Pour nous, 90/52, le débat ne se fait pas, c’est 90 minutes. En revanche, il y a un format qui se prête très très bien à la comédie, c’est le 26 minutes. Les américains savent très bien faire des comédies de 26 minutes.

On va imaginer que l’on est dans un monde merveilleux et que tout est génial. Dans ce monde là, si vous aviez la possibilité d’écrire une séries acceptée par TF1 en Prime-Time, ça serait quoi ?

C’est marrant, car si vous parlez de TF1…

Parlons alors de votre série idéale...

Moi, je pense que c’est très important de préciser le média. TF1, ce n’est pas la même chose que France 2, France 2 n’est pas la même chose que France 3, ARTE, etc. Ma série idéale est évidemment inspirée de la qualité de certaines séries américaines, qui impose l’empathie avec les personnages, non pas parce qu’on veut qu’ils soient sympathiques, mais parce que leur vie nous intéresse. Pour moi, la plus grande série qui existe et qui est très au dessus de tout, c’est Les Soprano. Il y a rien au dessus de ce chef d’œuvre absolu. Pour moi, c’est Shakespeare, c’est à la fois le drame, à la fois la comédie, à la fois la fantaisie… il y a tout dans les Soprano. La série idéale pour moi, ça serait une série où il y a une famille dans un contexte qui ne soit pas un contexte habituel, pas une famille de médecins, de bourgeois de province, etc. Ca serait plutôt une famille d’éboueurs, de transporteurs, etc. où chacun a sa spécificité et dans laquelle le public va se retrouver parce que chacun a une sincérité dans sa démarche. Et, bien évidemment, ma série idéale serait de la comédie, en référence avec ce que j’aime le plus au monde, la comédie italienne. Les films de Scola comme Affreux, sales et méchants, ou L’argent de la vieille (de Luigi Comencini)… Sachant que je fais partie d’une très vieille génération par rapport à vous, et je ne suis pas persuadé que ce que je fais plaise à la jeune génération. Je pense qu’on est un peu en décalé et je pense que l’avenir est dans l’Internet, dans les formats courts. On est une télévision vieillissante. Dans 30 ans, ça n’existera plus ce qu’on fait.

En parlant d’Internet, est-ce que vous visitez les forums sur Internet pour voir les réactions des gens sur ce que vous faites ?

Malheureusement, je ne les connais pas tous. Quand Daniel est mort, j’ai été beaucoup sur les sites pour voir les hommages qui lui ont été rendus. J’ai vu les commentaires sur son talent et ce que l’ont faisait, mais aller sur les forums, non parce que c’est un peu douloureux. Les forums, c’est un peu brut de décoffrage, on lit beaucoup de conneries sur ce que l’ont fait. Que ça ne soit pas parfait ce que l’on fait, je l’admets totalement. Mais il y a des gens qui disent « C’est de la merde ! ». Un débat qui commence comme ça, on ne peut pas en sortir quelque chose. Si on dit « Oui, ça ne me correspond pas » ou « il y a tel défaut », tout cela on peut l’admettre, mais des fois, les forums c’est un peu n’importe quoi pour moi.

Christian Rauth à Scénaristes en Séries

Christian Rauth et Cécile Auclert, sa femme, au festival Scénaristes en Séries (2007)

Vous avez cité les Sopranos tout à l’heure, à part cette série, lesquelles regardez-vous ?

J’aime bien les Experts : Las Vegas pour les personnages. La personnalité de Grissom est absolument fabuleuse, c’est un entomologiste et on voit à l’intérieur de son travail, sa passion qui nourrit son personnage. Cela lui donne de l’humanité dans l’univers déshumanisé des recherches scientifiques du coupable. J’aime bien les personnages, ils sont un peu feuilletonnants. J’aime également Six Feet Under. Un peu plus complaisant par moment, je trouve qu’ils poussent le bouchon. Ils savent que ça plaît. Pour moi, Six Feet Under est un peu attendu cependant. Il y a également une série anglaise que les gens ne connaissent pas en France, Extras, je la trouve vraiment formidable. J’avais également proposé il y a 4 ans, une série sur les figurants à France 2. Quand on parle des problèmes de la fiction française, c’est qu’il y a actuellement de tout à la télévision américaine. Mais, tous ces sujets avaient été proposés il y a 5 ans à la télévision française ! Cependant, ils ont tout été retoqués. Maintenant on dit qu’il y a un problème, mais le problème on l’a eu il y a 5 ans. Par exemple, on voit Cold Case qui est une série qui cartonne, alors qu’il y a 3 ans, il y a un producteur qui avait proposé à TF1 une série qui s’appelait Dernière Chance. Cette série parlait de policiers qui rouvraient un dossier avant la date de prescription, qui est de 10 ans en France…

Et au niveau des fictions françaises ?

Mon coup de cœur va immédiatement à Kaamelott. Pour moi, c’est magnifique. En plus, on aurait pu l’accuser d’avoir imité les Monty Python, car au départ on retrouve le même principe : prendre des personnages qui parlent de manière contemporaine et les mettre en situation moyenâgeuses. Mais, la série est tellement bien faite, tellement bien écrite, il y a un vrai point de vue original. La série veut être drôle et elle est drôle. Chapeau total ! Il y a d’autres séries françaises que j’aime bien comme Engrenages sur Canal Plus. En comédie, qui est mon domaine, Caméra Café n’est pas si mal que ça. Il y a un petit format, d’ailleurs qui n’est pas un bon format, c’est la série Fais pas ci, fais pas ça. La série est très bien, enfin ça dépend des auteurs. La femme qui a conçu la série a vraiment beaucoup de talent, mais elle ne peut pas toujours tout écrire. Alors, il arrive des auteurs qui n’ont pas son talent, il y a donc des épisodes plus ou moins drôles, il y a des choses plus faibles. Il y a quelque chose dans Fais pas ci, fais pas ça qui est formidable, mais ça ne devrait être que des 26 minutes et ça ne devrait pas être programmé le samedi à 19h.

Commentaires 

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  1. Par - Le 08/06/2008 à 18h05

    <strong>Citation : </strong>
    <div style="background:#D9E8F6" class="quote">Cependant, on a une chance par rapport aux polars, c’est que sur ce terrain là (ndlr : la comédie), les américains n’ont pas encore sévit. C'est-à-dire que toutes les séries américaines sont essentiellement sur le polar ou sur les chroniques familiale/sociale, mais il n’y a pas de séries américaines de comédie qui fonctionnent en France</div>


    Vraiment amusant comme vision des séries US. Les séries américaines sont loin de se limiter aux séries policières... sauf si on s'en tient à CBS. Au hasard dans les comédies citons Ugly Betty ou How I met your mother qui sont de pures comédies. Maintenant concernant les comédies fonctionnant en France, les sitcoms US ne sont pas en effet bien mises en valeur en France mais ce n'est pas pour autant qu'elles n'existent pas.
  2. Par - Le 09/06/2008 à 10h22

    MOuais c'est surtout que si les comédies se rapportent a Pere et maire et autre feuilleton léger et donc classé comédie, oui effectivement les américains ne se rabaissent pas a faire ça ^^ Les séries du dmanche de tf1 comme MOnk seraient presque dans cette catégorie, mais MOnk et les séries Francaises c'est pas non plus la meme chose :D
  3. Par - Le 09/06/2008 à 14h51

    Monk c'est marrant :) J'aime bien :)

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