Lors du festival de Monte Carlo en juin dernier, Jack Bender, producteur de Lost les disparus (et réalisateur), est revenu sur les trois premières saisons de la série. L'occasion d'évoquer le phénomène qu'a été la première saison, le semi échec de la deuxième et le renouveau de la troisième.
Quelle est votre opinion globale sur la saison 3 ?
- Je suis fier de la saison 3. C’est un peu comme vos propres enfants, vous aimez chacun d’entre eux. Je sais que la presse n’a pas été tendre avec nous concernant cette saison, nous n’avons pas reçu autant de prix que les années précédentes. Nous n’étions plus les favoris. Je considère qu’importe la série que vous faites, sur 23 épisodes, il y en a toujours certains qui sont un peu moins réussis que d’autres. Mais globalement je pense que la saison 3 est merveilleusement bien construite et puissante dans sa totalité.
Avez vous une vision claire de la fin de LOST ?
- Dan et Carl connaissent la fin de la série et moi aussi. Je décris toujours la série comme une longue piste de ski. Du haut de la montagne et de la piste, vous apercevez le chalet. Tout au long, il a ces portes de slalom, elles représentent les moments forts prédéterminés de la saison.... (je vous dis cela mais je dois avouer que je n’aime pas skier, je préfère passer mon temps à diriger et produire la série). Laissez moi vous expliquer : les scénaristes savaient que la deuxième saison se focaliserait sur l'opposition entre la science et la foi avec d’un côté Jack et de l’autre Locke symbolisant la foi aveugle. Mais la manière dont cela allait se manifester était à définir en termes de personnages et d’histoire. La troisième saison, quant à elle, révèlera énormément d'informations sur "Les autres", les raisons de leur présence sur l’île et sur le mystère de Locke et de son fauteuil roulant. Vous voyez, on connaît le début, la fin et certains éléments clés que l’on rencontrera sur le chemin. Mais le chemin exact pour arriver à chacune de ces portes nous est inconnu. On ne sait pas comment arriver là ni comment gérer les virages. On est plutôt du genre : tiens celle-là, je ne l’avais pas vu venir comme ça. Donc oui, Ils savent où tout cela va mais le parcours à faire pour y arriver reste incertain.
Pouvez vous nous en dire plus sur les thèmes principaux de la 4ème saison ?
- Je ne suis pas encore prêt à en parler.
Quelles sont les clés du succès de Lost ?
- Je pense qu'il y a de nombreuses raisons à son succès. Il n'y avait aucune série similaire à la télévision à l'époque ou même par le passé, je pense que cela revient aussi à l'équipe d'acteurs, le fait d'avoir une équipe diverse et multi-éthnique. Cela ressemble au monde tel qu'il est et non pas à ce que l'on trouve habituellement à la télévision américaine. La présence d'un couple qui parle coréen, cela n'avait jamais été fait auparavant. Cela étant dit, je pense aussi que les événements du 11 septembre ont inconsciemment amenés l'Amérique et aussi le monde à s'interroger sur la manière de survivre face à des désastres potentiels. Tiens là, Imaginons que l'alarme se déclenche dans cette salle et qu'on ne puisse plus sortir. Moi je ne vous connais pas, vous ne me connaissez pas...Qui va réussir à prendre possession de ces fraises (ndlr : une pauvre coupole avec 3 fraises et des 2 mini pâtisseries sur une petite table ronde), que va-t-il se passer demain ? Comment allons nous tous survivre ? Ce sont des questions qu'inconsciemment, tout individu se pose. Je pense que notre série parle énormément de la survie et de notre humanité, ce que nous étions par le passé et comment on peut s'améliorer dans l'avenir.
Le schéma d’écriture utilisé dans la série oblige les téléspectateurs à regarder tous les épisodes. En Europe, on remarque qu'il est difficile de conserver l'audience. Pouvez vous nous en dire un peu plus ?
- Je pense que Lost est une série bien plus exigeante que d'autres, c'est comme un roman. Il faut la voir en DVD ou prendre le temps nécessaire pour voir les épisodes et beaucoup de gens ne l'ont pas. Je ne sais pas si il y a d'autres séries comme celle-ci. J'ai réalisé des épisodes pour la série Les Soprano, et je dois dire que j'ai vu tous les épisodes. Mais j'imagine qu'il y a peu de séries qui nécessitent un tel investissement. Je suppose que cette série est aussi exigeante qu’un roman. Vous ne pouvez pas vous permettre de sauter cinq chapitres des Frères Karamazov. Attention je ne dis pas que c'est ce que nous écrivons. C'est juste que Lost est un bon gros roman... En terme d'investissement, je pense que les chaînes de télévision, comme les studios, qui se doivent de gagner de l'argent, savent que ces types de série sont exigeantes. D'autres séries comme Esprits criminels n'ont pas ce problème. on peut en regarder un puis en louper cinq autres sans que cela gêne énormément. C'est pourquoi les studios et les chaînes de télévisions tentent de produire le moins possible de séries comme Lost.
Avoir un cast d’une grande diversité devient de plus en plus fréquent. Est ce devenu une tendance aux Etats-Unis ?
- C’est maintenant devenu une tendance. Aux Etats-Unis, nous essayons toujours d’avoir un cast composé d’acteurs venant d’horizon divers, des blancs, des noirs, des hispaniques ainsi que des asiatiques et cela autant que possible. Jamais une série n’avait réussi à aller aussi loin dans la diversité, surtout lorsqu’on pense aux nombreuses scènes de Lost qui sont en langue étrangère sous-titrée anglais et qui sont diffusées en première partie de soirée sur une chaîne nationale. Souvenez vous, la première saison, lorsque l’on découvre pour la première fois le couple de coréens, la moitié de cet épisode est entièrement en coréen. A cette époque, j’étais certain que la chaîne allait nous dire : « Nous avions lu le script mais nous ne pensions pas qu’il y aurait autant de scènes en coréen ». Or ils n’ont jamais rien dit, c’est assez inhabituel. Une des raisons pour lesquelles nous avons obtenu un cast si riche est la manière dont la série a vu le jour. Le scénario du pilote a été écrit à la toute dernière minute.
- Lost était au départ une idée de Loyd Braun qui était l'un des directeurs de la programmation de la chaîne américaine ABC à l’époque. Il a eu l’idée de faire une série dramatique inspirée du jeu de télé-réalité « Survivor », ou tout du moins portant sur des problématiques similaires. Le script qu’il avait reçu ne l’ayant pas convaincu, il a fait appel à J.J Abrams qui travaillait alors sur une autre série avec moi. Il lui a demandé ce qu’il pensait de l’idée et des modifications qu’il y apporterait s'il le pouvait. C’est alors qu’il lui a proposé de diriger le projet. Par la suite, J.J. Abrams s’est entouré de Damon Lindelof et ensemble ils ont commencé à écrire le script alors que le casting avait déjà commencé. Vous savez, à l’origine, il n’y avait pas de couple de coréens, l’idée leur est venu en voyant l’acteur Kim Yujin. La directrice de casting avait comme seule directive de faire passer des essais à tous les bons acteurs encore méconnus du grand public. J.J (Abrams) et Brown ont eux aussi pris part à cette recherche en présentant au casting des jeunes acteurs qu’ils appréciaient. D’ailleurs c’est après avoir vu un épisode de Curb you Enthousiasm qu’ils ont décidé de fait venir Jorge Garcia et qu’ils ont créé le personnage de Hurley. A l’origine le personnage de Jack devait mourir dans le pilote de la série. Mais ils ont réécrit cela lorsqu’ils ont rencontré Matthew Fox. En un sens, on peut dire que le choix des acteurs s’est fait à l’envers. Le retard accumulé quant à l’écriture du pilote a joué énormément dans la formation d’un casting aussi incroyable. Ils ont écrit les personnages pour les acteurs et non pas en fonction d’eux, d’où ce résultat.
On dit que le budget de Lost est trop élevé et que vous pensez à arrêter de filmer à Hawai, est ce vrai ? Pourquoi avoir changé de location pour le tournage de Hawaii à Malibu ?
- Je m'occupe aussi du budget de la série, je dois le gérer et je dois faire quelques compromis afin de le minimiser. Mais d’autres producteurs exécutifs sont bien plus responsables et impliqués dans la gestion du budget de la série. Et ils sont très bons à ce boulot. Peu importe le budget, ils s'assurent qu’on ait tout le matériel nécessaire au tournage. Le budget était énorme à Hawaii car nous devions tout apporter là bas. Il n'y a pas d'industrie du cinéma, nous avons du reproduire les studios. On ne peut pas d’un coup demander un décor particulier à Hawai, il n’y a qu'un seul décor. Vous savez, nous avons du former la population locale pour qu'ils fassent partis des techniciens sur le tournage. A chaque fois que nous faisions une scène dans une salle de chirurgie, nous devions tout faire venir sur place, ce qui est très cher. Vous pouvez soit aller dans une vraie salle d'opération dans un hôpital et travailler le samedi en espérant qu'il n'y ait pas de transplantation ce jour là, ce qui nous est arrivé la dernière fois qu'on a tourné là bas ou... il n'y a pas d'autres alternatives en fait, car vous ne pouvez pas louer tout l'équipement d'une salle d'opération. Au début de la saison 3, on voit Jack opérer Julie et nous avons du y aller un samedi à un moment précis car ils attendaient une transplantation. Mais il y a beaucoup de raisons qui expliquent que le budget de cette série soit si élevé.
Êtes vous impliqués dans ces négociations ?
- Je ne m'implique pas dans les négociations et sur le montant qu'ils nous donnent. Les studios nous soutiennent beaucoup et sont très généreux avec nous avec cette série. Nous continuons à faire du bon boulot.
Pensez vous que la série s'adresse à un public particulier ?
- Notre série est familiale, ce qui est très bien. Nous avons des jeunes, un père et son fils, nous avons un chien,... et les familles ont commencé à regarder, ce que je trouvais génial. Mais les networks savaient les choses mieux que moi car nous étions un gros succès à 20h et toutes les familles nous regardaient. Et puis ils nous ont déplacé à 21h puis à 22h et c'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons perdu une partie de notre audience...
Le changement d'horaire est donc l'une des raisons de la baisse d'audience, y en a t-il d'autres ?
- Ne pensez vous pas ce cela soit du aux intrigues secondaires. Il y a plusieurs raisons à cela.
Les gens n'ont pas aimé subir toutes les rediffusions avant de retrouver les nouveaux épisodes, et c'est pour cela que nous avons fait un break pour la saison 3 et ensuite ils n'ont pas aimé notre absence pendant 3 mois et ils ont dit que les six premiers épisodes étaient nuls, ce qui n'est pas vrai, certains étaient bons, d'autres moins. Mais vous faites ce que vous pouvez et il est difficile de faire plaisir à tout le monde, je pense qu'on peut faire des erreurs. Nous devons prendre des décisions très rapidement au sujet des scripts, de la réalisation et de la post-production. Parfois on regarde un épisode et nous nous disons: "Pourquoi n'avons nous pas fait ça?". Mais c'est ça le truc à la télévision, ce n'est pas un film, vous pouvez vous améliorer la semaine prochaine ou la semaine suivante. Vous pouvez apprendre de vos erreurs et nous admettons en avoir fait.
Combien de scénaristes travaillent avec vous ?
- Nous avons environ 8 scénaristes avec nous.
Vous avez mis beaucoup de scènes de flashbacks lors de la dernière saison. Allez vous continuer à en mettre dans les prochaines saisons ?
- Certains ne l'ont peut être pas vu mais la réponse est non. Mais actuellement LOST va continuer à évoluer, à se révéler, et on espère à continuer à se réinventer.
Quand vous dirigez un épisode, suivez vous une sorte de "bible" de LOST pour rester dans l'esprit de la série ?
- Non. J'ai dirigé la première saison et je continue à diriger de nombreux épisodes pendant l'année donc mes empreintes sont déjà dans la série. Le langage dans LOST a déjà été découvert donc on essaie seulement de le rafraîchir un peu. Je n'ai jamais voulu que les flashbacks soient comme dans Cold Case par exemple, quand ils retournent dans le passé, vous savez c'est un peu flouté, totalement différent, je ne voulais pas que ce soit si évident, je voulais que lorsqu'on était à Londres, on soit à Londres et quand on est en Irak, on est en Irak, on essaie de garder ça très réaliste.
- Et il y a des producteurs comme moi, Steven Williams par exemple qui dirige avec moi la majorité des épisodes, ils connaissent et adorent déjà la série. Et il y a d'autres réalisateurs comme Darren Aronofsky le visionnaire et brilliant réalisateur, vous savez il a fait Requiem for a dream. LOST est la seule série qu'il regarde à la télé et il voulait faire un épisode de la saison 3. Il allait le faire mais sa femme Rachel Weisz a accouché et il ne voulaiet pas partir. Mais il est toujours intéressé et nous sommes toujours en contact. Mais ce qui est important, c'est qu'il est très intéressé, juste pour faire un épisode de LOST. J'aime que les réalisateurs apporte leur vision personnelle à la série et peut être nous aide à découvrir quelque chose de différent mais sans faire un épisode qui ne ressemble plus à LOST, donc il y a une direction quand même.
Comment les choisissez vous ?
- Nous choisissons les meilleurs de l'industrie (rires).
Non, comment choisissez vous qui fait tel épisode ?
- C'est juste par rapport à l'emploi du temps. Par exemple je vais faire le premier épisode de la saison cette année, je ferais sûrement l'épisode final aussi, je le fais chaque année. Steven et moi, nous nous séparons les différents épisodes entre nous et les autres réalisateurs selon les plannings de chacun. Mais je ne sais pas si l'épisode 5 portera sur tel personnage ou l'épisode sur un autre. Parfois Steven ou moi voulons faire un épisode sur un sujet particulier et parfois on échange. C’est ce que nous avons fait cette année.
Donc vous tournez épisode après épisode? Ou parfois vous tournez plusieurs épisodes à la fois ?
- Parfois il arrive qu'on tourne plusieurs épisodes en même temps, à la fin de la saison, on tourne parfois trois simultanément, c'est fou... Mais la plupart du temps on tourne la série épisode par épisode.
Avez vous en ce moment d'autres projets après avoir créer LOST? Au cinéma ou une autre série ?
- LOST n'était pas mon idée, je n'ai pas créé LOST. Et non pas pour le moment.
La télévision est la combinaison de ce qui m'intéresse, de ce que vous pouvez vendre, et je fais ça depuis longtemps. C’est un moyen de toucher les gens. Quand vous faites un film, ça peut être très personnel, mais une série doit pouvoir être diffuser longtemps sur les chaînes.
Y a-t-il des moments dont vous avez été particulièrement fier dans la saison 3 ?
- Il y a beaucoup de choses dont je suis fier dans la saison 3. J'avais beaucoup aimé les scénarios et ce que nous avons fait pour le dernier épisode. J'ai beaucoup aimé le final du dernier épisode. J’ai aussi adoré l’épisode sur Locke lorsqu’il se jette d’une fenêtre. Je suis extrêmement fier du moment où on voit Locke être mis sur une chaise roulante et qu’il comprend alors que c’est ce à quoi sa vie ressemblera, j’ai trouvé que c’était une scène extrêmement puissante.
Merci à vous. Bonne continuation.
Interview réalisée du festival de Monte Carlo en juin 2007.
Par - Le 06/02/2008 à 03h07
Par - Le 07/02/2008 à 16h55
Merci !:D