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L'incroyable revanche des séries télé

Thierry Denoël (Le Vif/L'Express), le 14/11/2006 à 00h00

Cette semaine, SeriesLive vous propose un article paru dans l'hebdomadaire Le Vif/L'Express du 3 novembre 2006 et que son auteur, Thierry Denoël, nous a très aimablement autorisé à publier.

Les drôles de dames de Desperate Housewives, les MacGyver des Experts, les incorruptibles de 24 Heures chrono, les mystères de Lost... Au nom de la loi des séries américaines - certaines absolument fabuleuses -, les envahisseurs sont partout. Contre les vampires télé qui remportent un succès boeuf auprès du public, le cinéma affolé semble impuissant. Alerte à Hollywood ! Le septième art est condamné à un retour vers le futur. Mission impossible ? La guerre des étoiles ne fait que commencer. Anatomie d'un phénomène.

Un employé de pompes funèbres qui embrasse son ami homo à pleine bouche (Six Feet Under). Un flic ripoux, dealer de drogue, flinguant sans scrupules un collègue trop gênant (The Shield). Un chirurgien plasticien qui fornique avec sa patiente avant de l'opérer (Nip/Tuck). Quatre amies « bon chic » échangeant, dans un taxi, leurs impressions sur la sodomie (Sex in the City). Une femme présidente des Etats-Unis (Commander in Chief). Un président noir à la Maison-Blanche (24 Heures chrono)... Les nouveaux héros des séries américaines ne sont plus ce qu'ils étaient. Les scénaristes des serials, comme on les appelle outre-Atlantique, n'ont jamais été aussi audacieux. Comme si une onde de liberté avait secoué le petit écran.

SATC

Résultats : ces fictions grouillent sur toutes les chaînes, à toutes les sauces, policière, fantastique, dramatique. Plus moyen d'allumer la télé sans tomber sur une série made in USA. C'est une invasion, une éruption, un tsunami ! Du coup, la télé-réalité est reléguée au second plan, loin derrière. Même les retransmissions de football sont dépassées en audimat. Et le succès du genre ne fait que se confirmer. Selon Note on the Air (Nota), un organisme international de veille des programmes télévisés, les séries ont représenté 65 % des programmes en prime time (soit en début de soirée) en 2005, contre 46 % l'année précédente. Du jamais-vu...

Même les non passionnés se prennent au jeu. Isabelle, 33 ans, employée dans une agence intérimaire à Bruxelles, parfaite bilingue, n'est pas vraiment fan de séries. Mais, depuis qu'elle est tombée sur le premier épisode de Prison Break sur Kanaal Twee (NDLR : sur les chaînes belges néerlandophones, les séries américaines sont diffusées en version originale sous-titrée néerlandais), plus question de sortir le dimanche soir avec les copines. « Mon GSM est coupé, la porte de la maison barricadée et mes chats, relégués dans la chambre », dit-elle sans blaguer. Elle n'a d'yeux que pour le beau Michael Scofield qui s'est fait emprisonner à Fox River dans l'espoir de sauver son frère injustement condamné à la chaise électrique.

Les chaînes télé se font désormais la guerre sur le champ des séries. La saison dernière, quand la RTBF (NDLR : télévision publique belge) a aligné sur ses grilles NIH, Alertes médicales et la troisième saison de FBI Portés disparus, RTL-TVI (NDLR : télévision privée belgo-luxembourgeoise) a aussitôt sorti la grosse artillerie avec la quatrième saison de 24 Heures chrono et la deuxième de Lost. Pour doper le nombre de ses abonnés en baisse, Be TV (NDLR : ex-Canal + Belgique) a lancé, au début de septembre, une chaîne entièrement dédiée aux fictions télé, Be Séries. En France, lorsque TF1 a vu son audience du dimanche soir dépassée par FBI Portés disparus sur France 2, le sang d'Etienne Mougeotte n'a fait qu'un tour. Le directeur des programmes de la chaîne privée n'a pas hésité à balancer le sacro-saint film dominical, le 3 septembre dernier, pour le remplacer, avec succès, par la série Les Experts. Au grand dam de l'industrie française du cinéma (lire plus bas).

WAT

Rush sur les DVD

Au-delà du petit écran, les séries cultes s'arrachent en DVD. Dans les rayons de la Fnac, de Carrefour ou de Media Markt, les piles de Desperate, 24 Heures, Lost ou Les Experts dépassent largement celles des blockbusters, les superproductions hollywoodiennes. Les séries représentent, en Belgique, plus de 40 % des ventes de DVD. Et cela, malgré l'engouement des internautes qui sont de plus en plus nombreux à télécharger illégalement leurs fictions préférées dès le lendemain de leur diffusion sur les chaînes américaines (lire plus bas). Même la pub s'est emparée du phénomène. Pour promouvoir ses services, la société Eurostar n'a-t-elle pas lancé l'idée farfelue de la boutique « Lonely Businessmen's Wives », en référence à Desperate Housewives, dont elle a aussi emprunté la musique du générique pour son spot radio ?

Mais d'où vient cette frénésie ? S'agit-il juste d'un effet de mode ? Les séries vivent-elles un nouvel âge d'or ? Sont-elles en train de prendre leur revanche et d'enterrer le cinéma à la télévision ? Il est clair qu'une révolution est en marche depuis une bonne décennie. En quelques années, l'originalité des scénarios et leur qualité d'écriture ont fait un bond en avant considérable. Finis les drames familiaux manichéens de type Dallas ou Dynasty. Aujourd'hui, le public est devenu plus exigeant. Et les créateurs de séries prennent davantage de risques en imaginant des histoires complexes, avec plusieurs intrigues parallèles. Ainsi, dans Desperate Housewives, les mères au foyer accablées de Wisteria Lane tentent de percer, au fil des saisons, le mystère du suicide de Mary Alice Young, tout en dénouant les noeuds de leurs déconfitures amoureuses personnelles. Les personnages des fictions sont aussi devenus plus réalistes, ambigus, bourrés de défauts, bref, semblables au commun des mortels. Ils n'en sont que plus attachants. A l'image de Jack Malone (alias Anthony La Paglia), le chef cassant, impénétrable, mais paternaliste avec son équipe d'enquêteurs, dans FBI Portés disparus. Pour le reste, télés et producteurs américains ont ressorti - c'est fréquent dans le monde du petit écran - de bonnes vieilles recettes, comme les cliffhangers, ces retournements de situation en fin d'épisode ou de saison pour maintenir le spectateur en baleine. Des recettes bien sûr adaptées au goût du jour. Notamment celui de la vitesse : 24 Heures chrono, dont l'action se déroule en temps réel, en est l'illustration paroxystique.

« Nous assistons au retour du feuilleton à la télévision, analyse Alain Carrazé, spécialiste français des séries télé et responsable du magazine Mad Movies. Mais le boom actuel est davantage dû à un changement de programmation des chaînes leaders qu'à une amélioration soudaine de la qualité des séries. En France, TF1 vient de lâcher Les Experts en prime time, mais cela fait six ans que la série existe. X-Files, Ally McBeal ou New York Police d'Etat, qui sont devenus la bible des séries actuelles, datent du milieu des années 1990. Seulement, à l'époque, les chaînes hertziennes ne se rendaient pas compte que leur public pouvait apprécier ce type de fictions, plutôt confinées sur Jimmy ou Série Club. »

Le soufflé risque-t-il de retomber ? Pas tout de suite. D'autant que le marché publicitaire en profite. Le public des séries, constitué en majorité par des jeunes et des ménagères de moins de 50 ans, est très apprécié par les annonceurs. Les écrans diffusés pendant Les Experts sur TF1 sont 6 % plus puissants - selon le jargon de la pub - que ceux qui coupaient le film du dimanche soir. Toutefois, si elle est arrivée lentement, la déferlante actuelle des fictions télé fait craindre l'overdose. Un point rassurant pour les chaînes européennes : les dernières productions sur les antennes outre-Atlantique se maintiennent à un très bon niveau.

« C'est plus qu'une mode, affirme Christian Loiseau, directeur d'antenne de Be TV. Derrière les séries, il y a une réelle stratégie des télés américaines. » Celles-ci ont pris leur revanche par rapport au cinéma. Et l'on peut sans doute se préparer à une deuxième vague du tsunami. Car, après l'Oncle Sam, l'Amérique latine s'apprête, elle aussi, à exporter des fictions télé en masse. Le géant brésilien TV Globo veut, en tout cas, concurrencer les studios américains sur le marché international avec des telenovelas nouvelle génération. En France, M6 a déjà acheté à la plus grande chaîne mexicaine, Télévisa, les droits d'une centaine d'épisodes de [Rubi, l'histoire d'une jeune fille pauvre qui a l'ambition de devenir riche et enviée. La série est diffusée l'après-midi. Des séries américaines sont déjà passées par ce segment horaire avant de grimper jusqu'au prime time.


Les Experts du net

Cédric et Sophie, 26 et 28 ans, sont des « sériephiles ». Leur top 5: Lost, Desperate Housewives, Prison Break, Heroes, Queer as Folk. Les symptômes de leur dépendance : incapables d'attendre leur arrivée sur des chaînes francophones, ils téléchargent ces séries le lendemain de leur diffusion aux Etats-Unis. Et pour la langue? « Pas de problème ! affirme Cédric qui a créé un blog notamment consacré à ses séries favorites. Des sous-titres français sont disponibles sur des sites Internet dans les deux ou trois jours suivant la diffusion américaine des épisodes. »

Après les films de cinéma, le téléchargement illégal des séries fait fureur, surtout depuis 2004. Cette année-là, le piratage a augmenté de 150% par rapport à 2003. Aujourd'hui, plus d'un cinquième des fichiers téléchargés illégalement sur laToile sont des fictions télé. Au palmarès, les Britanniques et les Australiens l'emportent haut la main pour des raisons linguistiques évidentes.

Aux Etats-Unis, la chaîne de télévision ABC a sans doute trouvé la parade. Depuis peu, elle propose gratuitement en ligne ses séries vedettes, uniquement visibles depuis les Etats-Unis (sinon, il deviendrait impossible d'en vendre les droits à l'étranger). L'idée est d'attirer des annonceurs publicitaires, en leur offrant la possibilité de tester des spots interactifs et impossibles à zapper. Cette initiative est une mauvaise nouvelle pour les câblo-opérateurs et les fournisseurs de programmes à la carte.

Lost


Cinéma porté disparu

Face à un septième art nécrosé et en crise, la télévision se montre plus inventive que jamais, à travers les séries américaines. Le cinéma panique. Avant de retrouver une seconde jeunesse.

Imaginez Rocky Balboa et Jack Bauer sur un ring de boxe. Vous pensez que le premier va gagner haut la main ? Eh bien, non ! Rocky est KO. Pourquoi ? Alors que les séries télévisées crèvent le petit écran, le cinéma, à bout de souffle, a la trouille. En abandonnant le film du dimanche soir au profit d'une série américaine, la chaîne privée TF1 a créé un véritable scandale. « Ce n'est plus un divorce, on est carrément cocus », a réagi Claude Lelouch, en dénonçant la dictature de la télévision. La réaction affolée de l'industrie française du cinéma a trahi l'ampleur de son désarroi. Après avoir exigé des parlementaires le retour du film dominical sur la chaîne publique France 2, l'Union des producteurs de film (UPF) a fait le siège du ministère français de la Culture pour obtenir une concertation entre le monde du cinéma et les chaînes de télévision. Tout ça pour la programmation d'un soir sur TF1 ! A moins que ce ne soit la pointe de l'iceberg. En effet, aujourd'hui, les séries américaines sont les chouchoutes des programmateurs télé. Par contre, le nombre de films diffusés sur les chaînes hertziennes françaises a été divisé par trois en vingt ans. Il est loin le temps où les patrons de salle de cinéma sommaient France 3 de respecter le quota de films autorisés, soit 192 par an, dont 144 en prime time. Cette saison, TF1 n'en offrira que 65 en prime time...

Dix fois moins cher

Le passage d'un épisode de série coûte, en moyenne, 100 000 euros contre 1 million pour un film. Leur format de 50 minutes permettant de multiplier les écrans publicitaires, les séries ont, en outre, un avantage énorme : leur capacité à fidéliser le public. Et celui-ci est de plus en plus important. L'audience moyenne de la première saison de Lost était de 16 millions de téléspectateurs aux Etats-Unis. Près de 35 millions ont suivi le premier épisode de la cinquième saison de 24 Heures chrono. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, les budgets des séries télé américaines n'ont pas explosé. « Voici dix ou quinze ans, un épisode coûtait en moyenne 1,5 million de dollars, il en coûte 2 millions aujourd'hui », assure le spécialiste français Alain Carrazé. Bien sûr, les productions à succès, elles, sont plus chères : 4 millions de dollars pour un épisode des Experts.

Mais l'argent n'est pas le seul nerf de la guerre. Les fictions télé, même à petit budget, ont atteint un niveau de qualité inédit. Beaucoup s'avèrent plus inventives, plus brillantes, plus excitantes que la plupart des films de cinéma. Certaines n'ont jamais été aussi critiques par rapport à la société et engagées politiquement, en particulier celles qui sont produites par la chaîne câblée américaine HBO qui a développé une politique éditoriale avant-gardiste. On trouve, en matière de séries, l'équivalent du cinéma d'auteur. « Nous envoyons des bombes intelligentes à l'autre bout du monde, mais nous sommes incapables de protéger nos enfants dans nos quartiers ! » s'écrie une mère noire éplorée, dans un épisode de The Shield, qui raconte la vie d'un commissariat de Los Angeles. Grâce à la richesse des scénarios et à la complexité des personnages, les séries parviennent à se montrer plus proches des préoccupations quotidiennes des gens. De moins en moins originaux, les films à gros budget, eux, se contentent d'effets spéciaux spectaculaires au détriment de l'intrigue.

Totalement débridés, les scénaristes et les producteurs exécutifs jouent désormais un rôle prépondérant dans les séries, ce qui rappelle l'âge d'or du cinéma hollywoodien, lorsque ceux-ci jouissaient d'une même liberté de création », constate Mathieu de Wasseige, qui réalise un doctorat sur les séries (lire interview plus bas). Ce n'est pas un hasard si la télé attire désormais la crème de Hollywood, à savoir : les meilleurs producteurs, comme Jerry Bruckheimer (Les Experts ou FBI Portés disparus), à qui l'on doit les films Pirates des Caraïbes, Pearl Harbor ou Top Gun ; les meilleurs réalisateurs, comme Alan Ball (Six Feet Under), le scénariste primé aux oscars d'American Beauty ; les meilleurs acteurs, comme Glenn Close dans la quatrième saison de The Shield, Geena Davis dans Commander in Chief, Nicole Kidman en guest star bientôt dans Nip/Tuck. On retrouve d'ailleurs, dans les séries, des références aux plus belles années du cinéma. Pour les connaisseurs, 24 Heures chrono emprunte des figures de style aux films noirs des années 1940 et 1950.

Le septième art est-il condamné, à terme, par les séries ? La télé peut-elle détrôner le cinéma comme celui-ci l'a fait avec le vaudeville au début du siècle dernier ? Certains analystes considèrent qu'on se trouve à un tournant de l'histoire des médias culturels et que le cinéma pourrait ne garder in fine qu'une petite place dans l'industrie du divertissement. A moins qu'il n'opère une mue tant au niveau de l'originalité de son contenu que de ses moyens de diffusion. Le réalisateur et producteur indépendant Steven Soderbergh (Erin Brockovitch, Ocean's Eleven...} a fait un pas en ce sens, cet été, en sortant son dernier film Bubble simultanément dans les salles de cinéma, sur les chaînes de vidéo à la demande (pay per view) et en DVD. Il a ainsi violé les règles classiques de préséance des modes de diffusion. L'expérience s'est soldée par un demi-succès. Le film a été un flop en salle. Par contre, les ventes DVD ont rapporté 5 millions de dollars pour un coût de production de 1,6 million. Soderbergh ne compte pas en rester là. Il poursuivra l'expérience avec cinq prochains films.


Les arrière-pensées de Jack Bauer

Que cachent les séries télé actuelles ? Comme tout produit culturel, elles font appel à des codes et offrent une certaine représentation idéologique de la réalité. Décryptage.

Plus de réalisme, plus de violence, plus de sexe, plus d'audace, plus de cynisme : les séries télé américaines s'éloignent de plus en plus du politiquement correct, tout en respectant, malgré tout, pour la plupart, un équilibre consensuel lié à leur audience. Maître assistant à l'Institut des hautes études des communications sociales (IHECS - Bruxelles), Mathieu de Wasseige réalise une thèse de doctorat à l'ULB (Université Libre de Bruxelles) sur l'idéologie dans la série américaine contemporaine. Comment analyse-t-il les fictions d'outre-Atlantique ? Interview.

Le Vif/L'Express : Les séries télé sont-elles un produit culturel comme un autre ?

Mathieu de Wasseige : Bien sûr. Il est temps de conférer à la télé ses lettres de noblesse. On se rend compte aujourd'hui que ce média de masse par excellence peut produire des fictions d'une qualité supérieure à celle du cinéma. Dans son livre Reading Télévision, le sociologue britannique John Fiske compare la télévision au théâtre élisabéthain : parce qu'il était populaire, celui-ci a essuyé des diatribes virulentes de la part de ses contemporains, avant d'être considéré à sa juste valeur. De la même manière, c'est une erreur de mépriser la télévision. Les Anglo-Saxons l'ont déjà compris : il n'y a plus systématiquement d'opposition entre ce qu'ils appellent high culture et low culture. Ce clivage est dépassé. De par leur qualité, certaines séries télé montrent qu'elles sont capables de relier les deux niveaux de culture.

Comment expliquer qu'à travers les séries la télé se soit débridée à ce point ?

II faut remonter au processus de dérégulation entamé sous la présidence de Ronald Reagan dans les années 1980. A cette époque, un responsable de la FCC (Fédéral Communications Commission), l'instance régulatrice des médias aux Etats-Unis, a déclaré que la télévision ressemblait à n'importe quel appareil ménager, soit à une sorte de « grille-pain à images ». Comme on ne réglemente pas un grille-pain, pourquoi le faire avec la télévision ? Les toutes premières séries novatrices, comme Hill Street Blues ou Law & Order (New York police judiciaire) datent de ces années-là.

Aujourd'hui, il semble qu'on ait atteint un pic d'audace et de cynisme avec des séries comme The Sopranos, soit les tribulations psychologiques d'un parrain mafieux, ou Six Feet Under, l'histoire déjantée d'une entreprise familiale de pompes funèbres...

Les séries que vous citez ont vu le jour sur HBO (Home Box Office). Cette chaîne américaine câblée et privée a une politique éditoriale beaucoup plus alternative et critique que les chaînes hertziennes publiques. Elle ne doit pas plaire aux annonceurs. Elle n'est pas non plus soumise aux fourches Caudines de la FCC qui a tenté d'opérer un retour de manivelle très moral sous George Bush en adoptant l'Indecency Régulation en mars 2000. Cette indépendance lui permet de programmer une série comme Six Feet Under, où on voit, entre autres, des scènes très chaudes entre homosexuels. L'expérimentalisme de HBO s'est révélé payant puisque le public a suivi. Les chaînes hertziennes se sont également engouffrées dans cette niche plus audacieuse, pour des raisons principalement économiques, tout en restant politiquement correctes.

Y a-t-il une censure et une autocensure importantes aux Etats-Unis dans le domaine des séries télé?

Pour décrire la délicate alchimie entre scénaristes, producteurs, chaînes de télé, annonceurs et FCC, les Américains parlent de give and take, c'est-à-dire de concession, de donnant-donnant. Il est clair qu'en vertu des contraintes de la FCC et surtout de celles, plus implicites, imposées par les annonceurs, scénaristes et producteurs exécutifs ne font pas tout ce qu'ils veulent. Il y a un équilibre à respecter. Selon John Fiske, pour le citer encore, les industries culturelles qui cherchent à conquérir un public le plus large possible - c'est le cas de la télé - doivent créer des produits homogènes et rassembleurs. Prenons l'exemple d'une grosse machine comme 24 Heures chrono : en mettant en scène un président américain noir et un directeur hispanique du contre-terrorisme, la série ratisse large sur le plan des représentations multi-ethniques. En même temps, Jack Bauer, le héros principal, est un parfait représentant du groupe dominant aux Etats-Unis, celui des Wasp (White Anglo-Saxon Protestant). Il porte, en outre, le prénom le plus ancré dans la culture américaine blanche. Idem pour la série Lost. Les personnages sont représentatifs de la population multi-ethnique américaine, mais les héros, Jack (encore !) Sheppard (qui, phonétiquement, signifie le berger...) et James (Sawyer) Ford sont aussi typiquement Wasp. Voilà des illustrations évidentes de give and take.

Par ailleurs, 24 Heures chrono charrie une idéologie forte à l'heure où le président Bush combat le terrorisme. Est-ce un hasard?

Chaque saison de la série met en scène un complot de type terroriste contre l'Etat. Au fil des saisons, le scénario paraît de plus en plus « fascisant ». L'agent spécial Bauer, qui a les mains libres pour arriver à ses fins, emprunte notamment des techniques de torture lors des interrogatoires qu'il mène. Tout cela n'est pas sans rappeler Guantanamo ou le Patriot Act. N'oubliez pas que la série est un produit de FoxTV, la chaîne télé proche de l'administration Bush, dont les journalistes ont cautionné, envers et contre tout, la guerre d'Irak. 24 Heures a remporté un succès d'audience massif au sein de la middle class américaine...


Les Français, six pieds en dessous

Alors que les séries télé américaines cartonnent des deux côtés de l'Atlantique, la France, elle, est loin d'offrir des productions d'une qualité comparable. Les séries Julie Lescaut, Une femme d'honneur, Homicides ou La Crim paraissent bien mièvres à côté des Experts ou de FBI Portés disparus. Sur son site Internet, le spécialiste des séries et écrivain Martin Winckler pose un constat sans appel : « Les séries américaines sont très narratives et très critiques à l'égard de la société. Les françaises sont plus démonstratives et donneuses de leçons. En France, les chaînes interviennent dans le processus de création des séries. Le cahier des charges qu'elles imposent bride la créativité des auteurs. Les créateurs subversifs n'ont pas droit de télé dans l'Hexagone. »

Jean Gabin disait :« Pour faire un bon film, il faut trois choses : une bonne histoire, une bonne histoire et une bonne histoire. » 0r, en France, les chaînes télé se contentent d'engager, pour leurs fictions, un bon réalisateur et un acteur connu, au détriment des scénaristes. A leur décharge, il faut dire qu'il existe quelque 500 chaînes concurrentes aux Etats-Unis, ce qui crée une émulation exceptionnelle.« C'est aussi une simple question de marché, confie Christian Loiseau, le directeur d'antenne de Be TV. Le calcul est simple : il y a 300 millions de téléspectateurs potentiels aux Etats-Unis, 60 millions en France. Une chaîne américaine peut forcément financer de plus grosses productions. Cela dit, les Français sont capables de produire de très bonnes choses. La série noire Engrenages, produite par Canal+, peut rivaliser avec les séries américaines. Bientôt, la série Mafiosa vous étonnera aussi. » A suivre...


Le guide des séries

Les pionnières Si David Lynch a renouvelé le genre avec Twin Peaks, en 1990, des séries comme Urgences, X-Files ou New York Police d'Etat (la première tournée caméra à l'épaule) sont devenues, quelques années plus tard, la grammaire des créateurs actuels de série.
Les stars Impossible de passer à côté, inutile de les présenter: Desperate Housewives, Lost, 24 Heures chrono, Les Experts et ses dérivés de Miami et de Manhattan cartonnent en alignant les saisons comme des dominos.
Les précurseurs Sex and the City (le sexe sans tabou version féminine), Les Soprano (la déprime d'un chef mafieux), Oz (la violence d'un pénitencier), Six Feet Under (humour noir sur fond de grande Faucheuse), pour citer les plus connues. Ce sont des produits de la chaîne américaine câblée HBO, véritable dénicheuse de perles rares. Couvertes de récompenses, ces séries déjantées ont fait des émules : Nip/Tuck (deux chirurgiens plasticiens au cynisme aussi aiguisé que leur scalpel) ou The Shield (l'enfer d'un commissariat à L.A.) sur FX.
Les mégalos A 100 millions de dollars la saison, soit le budget d'une méga-production hollywoodienne, la série historique Rome (encore un label HBO) montre jusqu'où la télé peut aller aujourd'hui. Impressionnant...
La nouvelle vague On peut s'attendre au meilleur avec Commander in Chief (Geena Davis incarne la première femme présidente des Etats-Unis), Big Love (la triple vie polygame d'un citoyen mormon) ou Bones (des flics scientifiques qui font parler les squelettes).

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