Jérôme Berthoud répond à nos questions sur sa passion, qui est aussi son métier : le doublage.
Baptiste Jacquiau, le 16/09/2011 à 16h00
Jérôme Berthoud, son nom ne vous dit peut-être rien, mais vous n'êtes certainement pas passé à côté de sa voix. "Jérôme" est un homme de l'ombre... Jérôme est un comédien de doublage : Edward (Johnny Depp) dans Edward aux mains d'argent, c'est lui ! Raj (Kunal Nayyar) dans The Big Bang Theory, c'est également lui ! Mitchell (Jesse Tyler Ferguson) dans Modern Family, c'est encore lui !
Pour Serieslive, Jérôme Berthoud a accepté de répondre à nos questions sur sa passion, qui est aussi son métier : le doublage. Voici son interview :

Jérôme Berthoud : "On ne devient pas comédien de doublage : on est comédien et on fait du doublage"
- SeriesLive : Comment avez-vous été choisi pour devenir la voix française de Jesse Tyler Ferguson dans la série Modern Family ? (Le comédien était précédemment doublé par Emmanuel Karsen dans La classe)
Jérôme Berthoud : On m'a contacté pour me demander de passer des essais pour cette nouvelle série. Plusieurs comédiens avait été sélectionné dont Emmanuel Karsen. J'ai été choisi. Ca a été une bonne surprise.
- Connaissiez-vous l'acteur Jesse Tyler Ferguson avant l'avoir doublé dans Modern Family ?
Non, je ne le connaissais pas mais je dois dire que je suis très heureux de le doubler parce que je m'amuse énormément sur le personnage de Mitchell. D'ailleurs, je trouve que tous les comédiens de la série sont excellents. Quel plaisir de doubler cette série et de tels comédiens.
- Avez-vous eu la chance de vous entretenir avec lui ? N'est-il pas rare pour les comédiens de doublage de rencontrer les acteurs qu'ils doublent ?
Non, nous ne nous sommes jamais rencontrés. Même si la série cartonne aux Etats-Unis, elle est encore peu connue en France et les acteurs de la série ne sont pas venus pour faire la promo et même lorsqu'ils ils se déplacent, il est assez rare de les rencontrer. Ca arrive, mais c'est rare.
Quand je doublais Life on Mars US (ndlr : il a doublé Jonathan Murphy, Chris Skelton dans la série), j'ai échangé quelques messages sur le net avec Jonathan Murphy que je doublais. C'est vrai que ça a été sympa d'avoir un contact et un échange avec lui. On s'attache très souvent aux acteurs que l'on double.
- Comment vous êtes-vous préparé à incarner ce nouveau personnage ?
Chaque fois que l'on démarre une nouvelle série ou un film que l'on va doubler, on doit tout d'abord capter le style et l'ambiance générale de l'œuvre sur laquelle on va travailler et ensuite trouver les points d'accroche avec l'acteur que l'on va doubler. Notre travail est d'essayer d'être le plus proche possible de la version originale avec les contraintes que l'on peut avoir : manque de temps, traduction et adaptation des textes, alchimie ou pas avec l'acteur que l'on double...
Nous devons nous adapter très rapidement puisque nous découvrons les scènes que nous allons doubler seulement quelques minutes avant de les enregistrer. Il faut être le plus à l'écoute possible pour essayer de capter les émotions et les moments clef de la scène.
- Combien de temps est nécessaire pour doubler un épisode de Modern Family ? La série est-elle doublée par saison ou par épisode ?
Nous enregistrons généralement plusieurs épisodes groupés sur une semaine et cela plusieurs fois dans l'année. Nous travaillons en fonction de l'arrivée en France des épisodes, de l'écriture des scripts et ensuite bien sûr de la disponibilité des comédiens.
- Comment se passe le doublage de la série avec les autres comédiens ?
Sur la première saison, nous travaillions tous ensemble sauf avec les enfants ou ados qui étaient presque toujours enregistrés à part (ils enregistrent souvent les samedis puisqu'ils sont encore scolarisés).
Sur la deuxième saison, nous avons plutôt enregistré en "couple" ou en "famille": la famille Delgado-Pritchett d'un côté, la famille Dunphy d'un autre, et la famille Pritchett-Tucker encore d'un autre (avec tout de même des moments ensemble pour les scènes où toutes les familles se retrouvent). Nous nous entendons vraiment super bien et nous avons un grand plaisir à travailler ensemble. La série est vraiment réussie et sa bonne humeur est contagieuse. Nous sommes les premiers spectateurs de la série et je dois dire que l'on se régale en découvrant ces scènes de comédie qui sont souvent hilarantes. La série et les acteurs de Modern Family sont tous très bons et nous savons que dans chaque épisode, nous allons avoir chacun quelque chose à défendre. Il y a un vrai plaisir à doubler des comédies de cette qualité.
- Quel est le rôle le plus difficile que vous avez eu à doubler ? (Pourquoi ?)
Sur Edward aux Mains d'Argent, la difficulté était que ce personnage (Edward interprété par Johnny Depp) parlait très peu et qu'il fallait faire passer beaucoup de choses sur très peu de dialogues. Je suis très fier d'avoir doublé ce film qui restera dans l'histoire du cinéma. Sur la série Homicide, c'est la première fois que l'on me confiait un personnage aussi lourd physiquement. J'avais peur de ne pas le remplir vocalement mais finalement j'ai eu énormément de plaisir à doubler Clark Johnson qui a une grande finesse de jeu, idem avec David Denman. Sinon, j'ai doublé plusieurs fois Ryan Cartwright (notamment sur Bones). C'est un excellent acteur. Je le trouve très original. Il a un visage extrêmement mobile donc il faut être très concentré pour pouvoir le suivre et être dans son rythme. Je l'aime beaucoup. Je vais bientôt le redoubler dans une nouvelle série: Alphas. Je suis heureux que l'on m'ait rappelé pour le doubler une nouvelle fois.
En règle générale, le plus difficile est de doubler des acteurs qui ne sont pas très bons ou qui ne sont pas pour vous. Il y a parfois des erreurs de distribution, ça arrive et si c'est le cas, on est les premiers à en souffrir... L'ambiance qu'apporte un directeur de plateau et la complicité avec vos partenaires est aussi quelque chose de très important. Comme beaucoup d'acteurs, je suis très sensible à ça. Il est important de se sentir en confiance avec les gens avec qui vous travaillez pour pouvoir être le plus libre dans ce que vous allez proposer. Plus vous êtes détendu, plus vous serez libre dans votre interprétation.
- Et le plus atypique ?
Sans doute le rôle de Stéphanie, un transsexuel (interprété par Wilson Cruz) dans un épisode d'Ally McBeal (ndlr : épisode 1.10 - Le combat / Boy to the world). On m'a souvent distribué sur de rôles de mecs sensibles, ou alors de tarés, des mecs loufoques, décalés et je dois dire que j'adore ça. Généralement, quand c'est atypique, ça me plait. Les personnages droits, stricts ou super sérieux, c'est pas trop mon truc. Je ne me sens pas très à l'aise sur ces rôles-là, mais généralement quand les directeurs de plateaux vous connaissent, ils savent quel registre vous correspond le mieux. Certains directeurs de plateaux peuvent être audacieux et vous proposer des rôles que vous n'auriez pas imaginé pour vous. Parfois à tort. C'est ça qui est amusant dans le doublage: doubler des tas de comédiens différents dans des registres complètement différents. C'est toujours plaisant d' "entrer dans la peau" d'un acteur que l'on découvre.
- Avez-vous un personnage de série TV ou de film, actuel ou passé, que vous auriez aimé doubler ? Si oui, lequel et pourquoi ?
J'aurais aimé doubler un beau Walt Disney par exemple. Ces films font partis de la magie de l'enfance. Sinon, il y a quelques années, on m'a demandé de doubler un film des Sentinelles de l'air (The Thunderbirds) qui datait des années 70. Ce film tiré de la série n'avait jamais été doublé en Français. Quand j'étais petit, j'adorais l'univers de cette série et jamais je n'aurais imaginé qu'on m'appellerait un jour pour doubler un des héros de ma jeunesse. Sinon, il y a plusieurs acteurs que j'ai doublé et que j'aurais vraiment aimé suivre (Patrick Dempsey, Eric Dane, Stephen Dorff, Johnny Depp...) C'est parfois décevant de voir que l'on ne vous rappelle pas pour doubler un acteur que vous avez déjà doublé (ne serait-ce que pour passer des essais) mais c'est comme ça. Dans cette profession, il faut savoir être philosophe et surtout ne pas perdre son sens de l'humour.
- Quelles sont les motivations qui vous ont poussé à faire du doublage ?
Cela s'est fait par hasard. Comme tout jeune comédien j'ai cherché à travailler et à pouvoir gagner ma vie le plus vite possible. Vivre du métier d'acteur est très compliqué. J'ai fait beaucoup de démarches et j'ai contacté entre autre des sociétés de doublage. J'ai eu la chance que l'on me rappelle pour des enregistrements. Au début, on vous distribue sur de tout petits rôles puis petit-à-petit, on m'a proposé de plus en plus de travail et des rôles de plus en plus importants. Mais dans ce métier, on dépend du désir des autres et c'est terrible (à moins bien sûr d'être à l'origine de ses projets). Et un contrat est souvent de courte durée. On vit donc toujours un peu sur le fil. Ce métier est une passion et se vit un peu comme une relation amoureuse avec la peur qu'un jour on ne vous aime plus.
Jérôme Berthoud : "En règle générale, on vous propose de doubler un rôle, vous ne le choisissez pas".
- Le métier de comédien de doublage est assez méconnu. Pouvez-vous nous expliquer votre rôle sur un plateau de doublage ?
Comme je l'ai déjà un peu expliqué dans le début de cette interview, notre rôle consiste à servir au mieux l'acteur et l'œuvre originale. Il faut bien sûr maitriser la technique : le texte est écrit sur une bande rythmo qui défile sous l'image du film et vous devez dire votre texte au moment où il passe sur une barre verticale fixe. Il y a aussi des indictions sur cette bande comme les respirations, les rires... Il faut donc intégrer et se libérer de cette technique pour n'être plus que sur le jeu de l'acteur que vous allez doubler.
La difficulté pour un comédien de doublage, c'est la vitesse d'exécution qu'on nous demande aujourd'hui. Il faut en un temps réduit être capable de capter l'essence d'une scène et d'être le plus proche du jeu de l'acteur que vous allez doubler. Sachant que nous ne travaillons pas dans les mêmes conditions que l'acteur original qui a eu le temps de penser à son personnage, à l'histoire, à répéter, à travailler son rôle. On nous demande une disponibilité et une immédiateté de résultat. Il faut être capable d'entrer dans l'univers de l'œuvre et de l'acteur le plus vite possible car en dehors des séries où l'on retrouve un comédien, on sait rarement quel rôle on va devoir interpréter avant d'arriver en studio. Vous découvrez tout sur place juste avant de le faire. C'est ça la grande difficulté : être suffisamment disponible pour s'adapter au rôle qu'on va vous demander d'interpréter en un minimum de temps puisque nous voyons la scène juste une fois ou deux avant de l'enregistrer. Nous devons donc être très concentré pour être capable de lire le texte traduit qui défile sous l'image tout en gardant une oreille sur la version originale et sur l'interprétation de l'acteur de façon à s'en imprégner au mieux pour pouvoir le restituer.
C'est aussi un travail d'équipe où chacun à un rôle défini : le directeur de plateau, l'ingénieur du son, les auteurs et détecteurs... Les auteurs et adaptateurs ont une importance capitale car si le texte que vous avez est bon cela facilite énormément votre travail. Souvent plusieurs auteurs travaillent sur une même série. Il peut y avoir de grosses différences d'un auteur à l'autre. Ce métier est encore plus méconnu que le nôtre.
- Quel est la place d'un directeur de plateau dans le doublage d'une série ?
Le directeur de plateau est celui qui a une vision globale de l'œuvre doublée puisqu'il a pu visionner le film et peut donc vous éclairer sur des situations, les rapports entre certains personnages, l'histoire... C'est aussi lui qui insuffle l'ambiance qui règne sur le plateau et c'est primordial pour qu'un acteur soit à l'aise. Le directeur de plateau, c'est un peu le metteur en scène d'un doublage. Il est là pour vous aiguiller si vous avez une difficulté et également pour vérifier que le synchronisme est correct. C'est un guide, un partenaire. Sur Modern Family, nous sommes gâtés, Dominique Bailly est une directrice de plateau attentive et qui aime les acteurs. L'ambiance sur le plateau est toujours formidable. C'est un privilège pour les comédiens de travailler avec des gens comme elle.
- De manière générale, comment se déroule le choix du comédien de doublage ? Etes-vous choisi ou pouvez-vous passer un casting pour doubler un personnage de votre choix ?
Il y a généralement des essais organisés pour doubler les personnages principaux d'un film ou d'une série. Dans ce cas-là, le directeur de plateau, la société de doublage, ou les diffuseurs font une sélection d'acteurs qu'ils jugent les plus proches ou les plus intéressants pour doubler ces rôles. Il peut s'agir d'une tessiture de voix, d'une ressemblance physique avec l'acteur que vous allez doubler. de votre nature d'acteur...
La phase du casting est quelque chose qui nous échappe un peu. En règle générale, on vous propose de doubler un rôle, vous ne le choisissez pas.
- Existe-t-il un parcours traditionnel pour devenir comédien de doublage ?
Non, il faut juste être comédien et connaitre les rouages de ce métier. Etre capable d'incarner des personnages différents. Certaines personnes pensent à tort qu'il suffit d'avoir une voix singulière pour faire du doublage. C'est totalement faux. Le timbre de voix a son importance mais ce qui compte c'est votre qualité d' interprète et votre pouvoir à vous fondre dans la peau d'un autre acteur et ce en un minimum de temps.
- Comment êtes-vous devenu comédien de doublage ? Quel a été votre parcours professionnel ?
Comme je l'ai déjà dit avant, on ne devient pas comédien de doublage : on est comédien et on fait du doublage. J'ai eu une formation classique au Conservatoire d'art Dramatique de Nice puis de Marseille. J'ai continué ma formation à Paris, où j'ai suivi les cours de Jean Laurent Cochet, puis du Studio Pygmalion. J'ai eu la chance de travailler très tôt et de faire plein de choses différentes. J'ai joué au théâtre dans des pièces comme Cyrano de Bergerac avec Pierre Santini, Dieu de Woody Allen, Quand Elle Dansait de Martin Sherman aux côtés d'Anny Duperey et Catherine Rich. Je suis actuellement en répétition d'une pièce comique de Frédérique Mignot qui devrait se jouer à Paris cette année On s' fait label.
J'ai aussi tourné pour la télé et au cinéma notamment avec Jean-Marie Poiré dans Mes Meilleurs Copains et Les Visiteurs. Je fais aussi un peu de voix pub.
- Le doublage est considéré comme un univers mal reconnu et peu valorisé : pourquoi cette réputation ?
Nous sommes des acteurs de l'ombre. C'est sans doute pourquoi ce métier a pu être dévalorisé. Je trouve qu'il l'est de moins en moins. D'ailleurs, de plus en plus d'acteurs connus doublent des dessins animés par exemple. Malheureusement, en France le métier est très cloisonné : les acteurs de télé, de cinéma, de théâtre, de doublage...C'est dommage. J'ai eu la chance de vivre quelques temps au Canada et en Angleterre et j'ai trouvé qu'il était plus facile de démarcher en tant que comédien. Il y a souvent moins d'à priori.
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Par - Le 21/09/2011 à 10h22
"on ne devient pas comédien de doublage : on est comédien et on fait du doublage."
C'est pas en opposition avec ce qui se fait au Japon où il y a une vraie industrie du "doublage" (le mot ne convient peut être pas dans ce cas) pour les Manga et de jeux vidéo (et j’imagine pour les œuvres étrangères aussi) ?
Là bas, certains "interprètes" de personnage de manga sont des stars et on y trouve des centres de formation spécialisés. Ce n'est pas un business qui tourne avec des acteurs de théâtre faisant du doublage et de la voix pub pour gagner leurs vies.
Quand je lis cette interview et apprends quelles sont les conditions de travail de ces acteurs, je comprends mieux le pourquoi de la qualité générale des VF.
"Le directeur de plateau est celui qui a une vision globale de l'œuvre doublée puisqu'il a pu visionner le film (...)"
C'est assez significatif...
Comment faire du bon travail quand on a seulement vu la scène une fois ou deux juste avant de la doubler.
Entre les traductions/adaptations souvent très moyennes et édulcorées et les acteurs qui découvrent leurs rôles à l'enregistrement ça peut pas faire un résultat valable. Surtout que c'est un sacré boulot de doubler une scène...
Je plains les non anglophones.
Moi, les séries US (et UK) et de plus en plus les films, je les regarde en VO plus de 95% du temps.
Les animés c'est différent, je trouve le doublage moins problématique et parfois je préfère même la VF, surtout que souvent j'y suis habitué de longue date et puis je sais pas, les traductions et adaptations des blagues sont souvent bien faites. Je suis trop habitué aux Simpsons en VF par ex... (ça fait plus de 15 ans). Mais j'ai vu les nouveaux Futurama en VO puisque non disponible en VF et même si ça passe, je crois que dans ce cas, je préfère la VF.
Mais sinon et surtout pour les séries : Vive la VO !!!
<br/><br/><p style="text-align:right">Edité le 21-09-2011 à 10:24:27 par shaman23