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Interview d'Alain Tasma, le créateur des Bleus

A l'occasion de la sortie de la première saison en DVD des Bleus, SeriesLive vous propose une interview d'Alain Tasma, le créateur de cette série française diffusée à la rentrée dernière sur M6.

Cette interview a été réalisée dans le cadre du festival Scénaristes en séries à Aix les Bains en octobre 2007.


SeriesLive : Votre série est tellement différente des autres séries policières. Comment avez-vous fait pour qu’elle arrive à l’antenne ?

  • Alain Tasma : C’est la conjonction de plusieurs choses, on a eu beaucoup de chance. L’équipe de départ était un peu atypique, nous sommes trois réalisateurs et nous sommes aussi scénaristes. Le fait de bosser avec des gens qui viennent d’horizons très différents fait qu’on partait d’une page blanche. On a écrit la série très librement, on avait pas de références précises et on s’est amusés à s’épater mutuellement. Et là où il faut avoir un peu de chance dans la vie de temps en temps, c’est qu'une chaine nous a suivi. Au début, M6 se demandait certainement où l'on se dirigeait. Mais à partir du moment où les choses se sont mises en place, tout cela s’est fait avec beaucoup de rigueur. On me l’aurait dit il y a un an, je me serais dit qu’il y aurait eu peu de chance pour qu'on y arrive.

Vous avez si peu confiance en la télévision française ?

  • (Soupirs) Je suis convaincu d’une chose : tu peux pas faire un projet « à priori », tu peux pas te dire que tu vas faire un truc qui est un peu comme-ci, un peu comme-ça… Tu fais un projet parce que cela t’amuses, parce que tu as envie de le faire, parce que cela t'excite un peu. Si tu as suffisamment de convictions avec ce projet-là, tu finiras par rencontrer quelqu’un qui va se dire : pourquoi pas ? C’est là qu’il y a une grande part de hasard : il faut tomber sur la bonne personne au bon moment avec le bon projet.

Il faut donc toujours tomber au bon moment ?

  • Cela fait un moment que je fais de la télévision et j’ai l’impression que ça a toujours fonctionné à l’envers. C’est-à-dire que les producteurs attendaient des chaînes qu’elles disent ce qu’elle avaient envie de faire, ensuite les producteurs se tournaient vers les auteurs en leur disant ce que telle chaîne sur telle case avait envie de faire. Et la ligne directe auteur-chaîne pour qu’on puisse leur dire "Tiens voilà, j’ai envie de faire cela, cela ne rentre dans aucune de tes cases mais pourquoi pas ?", c’est une chose qui ne se passait pas. Ou alors tu tombes sur un producteur qui va apporter ton projet à la chaîne, ce qui est le cas des Bleus. Mais c’est finalement une assez rare parce que c’est généralement dans l’autre sens que cela se passe, en fonction de ce que la chaîne attend. Moi, je suis persuadé que tu peux réussir si tu fais le contraire. En ne te disant pas « Mon Dieu, de quoi est-ce qu’ils ont envie ? » mais plutôt « Moi j’ai envie de faire ça ». Ensuite, ton projet est accepté ou non, c’est vrai que parfois, cela ne marche pas mais bon…

Les bleus

Les Bleus passent sur M6. Une série comme celle-là aurait-elle pu voir le jour sur TF1 où les fictions sont plus formatées ?

  • Je vais faire une réponse un peu provocante : je suis persuadé que oui. Mais le seul problème, c’est qu’ils vont probablement mettre un petit moment avant de s’en rendre compte. Moi, j’ai beaucoup travaillé pour TF1 à une époque, puis plus du tout pendant une certaine époque. J'ai alors fait des choses un peu plus décalées sur d’autres chaines tout en me disant « Je fais ces choses décalées sur une autre chaine mais si on les faisait sur une grande chaine comme TF1, il n'y a pas de raison que cela marche différemment ». Mais je pense juste que c’est un état d’esprit qui n’est pas encore là. Je pense qu’on aurait pu faire la même série sur TF1 de la même manière, simplement pour le moment, la chaine n'est pas encore mure pour cela. Après, est-ce que les gens auraient plus suivi la série sur TF1 qu’ils ne l’ont fait sur M6 ? Jee ne sais pas.

Quel est le pitch de départ des Bleus ? C’est une série policière ? Une série humoristique ?

  • Ce sont trois jeunes flics qui démarrent. J’ai tendance à penser que c’est une série d’apprentissage, sur le fait de démarrer une nouvelle étape dans sa vie. On a pris des flics parce qu’évidemment, c’est plus spectaculaire quand tu démarres dans la vie au milieu des criminels et avec un flingue à la main. Mais pour moi, c’est une série sur le passage à l’âge adulte et indéniablement, je dirais que c’est une comédie. Cette petite particularité qui est à mon avis le pari le plus dur à tenir dans les Bleus, c’est le fait qu’on peut basculer du rire au drame et réciproquement très rapidement. Si tu fais une choses franchement policière, tu fais Police Academy. Arriver à avoir des sentiments et des émotions dans ce contexte, c’est une petite mécanique qui est assez précise. C'est quelque chose qui me satisfait sur la série, ce mélange là.

Actuellement, il n'y a beaucoup de séries policières à la télévision. Qu’est-ce que les Bleus ont de plus que les autres ?

  • Je pense que la grosse différence, c'est qu'il s'agit d'une série avec des flics qui ne sont pas extraordinairement compétents. On a eu l’habitude de héros qui arrivaient toujours à résoudre leurs enquêtes en 90 minutes. Nous, on a des types qui peuvent y arriver mais qui peuvent aussi ne pas y arriver. Par conséquent, on n'a pas affaire à un flic parfait qui répare les maux de la société. Pour les Bleus, certaines enquêtes sont trop difficiles pour eux. Parfois, ils ne peuvent pas s’en sortir et ils l’admettent. Ils sont pris là-dedans et finalement, qu’ils soient flics ou pas, ils le vivent au premier degré. Quand Alex laisse partir des sans-papiers qu’ils ont attrapé, ce n'est pas du tout un choix de flic qu’il fait, c’est un choix humain.

D’ailleurs, cette scène est le symbole d’une certaine liberté. Est-ce que la chaîne vous a demandé de ne pas tourner certaines choses ou de supprimer des scènes ?

  • Le seul truc sur lequel ils ont tiqué, c’est l’histoire d’une enquête sur une ancienne star du porno, ça les a fait un peu flipper. En plus, on était parti sur un scénario où on s’amusait beaucoup. On allait sur le plateau de tournage d’un film porno, on faisait croire à Alex qu’il avait été casté dans le truc. C'était assez énorme ! Et cela, ils n’ont pas énormément aimé. C’est peut-être la seule fois dans la série où nous avons reculé. Sinon, on ne peut vraiment pas se plaindre, on nous a laissé le champ libre.

Nicholas Gob

Vous qui avez travaillé sur TF1 et M6, vous avez vu une différence en tant que scénariste ?

  • Mon cas est un peu particulier parce que je ne fais vraiment que des fictions qui me font plaisir. J’ai cette chance là, je ne travaille que sur les projets dont j'ai envie. Donc à un moment donné, si les fictions que j’ai envie de faire ne correspondent plus aux gens avec lesquels que je travaille, ce n'est pas grave. TF1, pendant des années, je n'ai pas fait un seul projet avec eux. C’est toujours en fonction des mes envies personnelles, même si cela peut peut-être paraître prétentieux à dire.

C’est ce qu’on attend d’un auteur, c’est qu’il sorte un projet bien à lui…

  • Oui, d’ailleurs c’est peut être quelque chose qu’on a oublié, cette notion de plaisir. Je me lève le matin et je pars travailler sur Les Bleus avec plaisir. Franchement avec Stéphane Giusti, on s’entendait merveilleusement bien, on passait des après-midi à rire ensemble, à retourner les scripts dans tous le sens. Et quand tu commences ta journée en te disant « Chic ! Je fais Les Bleus », c’est bon, tu as gagné. Moi, je ne suis pas capable de travailler sur un projet à l’envers, de me demander comment on va faire une fiction qui va leur faire plaisir. Si ça ne me fait pas plaisir je suis malheureux, je n’y arrive pas, je n’arrive pas à écrire.

Justement, n'est-ce pas la recette pour faire des séries françaises qui accrochent ? Les faire avec passion. ?

  • Oui, bien sûr. Je crois qu’on a été paresseux, honnêtement. Moi j’ai commencé ce métier il y a 20 ans en bossant sur Navarro, au tout début de la série, au cours de la deuxième saison je crois. Et à l’époque Navarro c’était très drôle, on sortait d’une fiction où il n'y avait que des auteurs de la série noire qui avaient écrit ça. C’était un terrain à défricher et on s’est vraiment marrés. Puis on a commencé à s’installer là-dedans, et là, moi, je me suis en allé à toute vitesse. Parce que, tu connais la recette, tu gagnes des sous, etc. mais tu ne t’amuses plus au bout d’un moment. Et je pense qu’on s’est assoupis là-dedans.
  • Mais c’est une responsabilité collective, on a appris à raisonner en termes de « Qu’est-ce qu’on attend de nous, comment on va le faire ? ». Et il faut dorénavant inverser les choses, se dire : « Oui mais nous, qu’est-ce qu’on a envie de faire ? ». J’ai entendu plein de collègues à moi pleurer pendant des années en disant : « On ne nous laisse pas faire les films que l’on aurait envie de faire ». Mais moi, je disais « écris-les d’abord et après tu vas aller les proposer, et je suis sûr que tu vas arriver à les faire un jour. ». C'est ce que j'ai fais !
  • Les gens se demandent comment j’y suis arrivé. Je n'en sais rien, je les fais, je les propose, je mets un peu d’âme dedans et puis il y a quelqu’un qui est intéressé par cela. Il faut profiter de la crise dans laquelle on est dans la fiction française pour se dire « OK, redistribuons les cartes et disons-nous une bonne fois pour toutes qu’on a envie de faire des choses qui nous font plaisir. ». Les séries américaines qu’on aime, comme Dexter ou Californication, les mecs qui avaient envie de faire ça, ils avaient vraiment envie de le faire. Californication, c’est un mec qui écrit sur l’angoisse de la page blanche. Comme les Américains sont dans un marché très compétitif, c’est vrai qu’on peut proposer des choses très diverses à des public très divers. Mais en même temps quand tu vois les séries québécoises, ils y vont à fond sur un tout petit marché et ça marche quand même.

Les bleus

Oui, mais est-ce que le public français est prêt pour ce genre de séries ? Quand on voit que les téléspectateurs français plébiscitent Julie Lescaut ou Les Experts.

  • Par rapport à M6, c’est très intéressant parce qu’on ne peut pas dire que Les Bleus soit un immense succès. Le pilote a été un grand succès, un succès inespéré d’ailleurs. Mais la série était en-dessous de ce qu’on pouvait espéré, surtout avec la bonne presse dont on a bénéficié. Finalement, à M6, ils sont quand même très contents de cette série parce que cela leur correspond, elle correspond à l'identité de la chaîne. Moi, je reçois d’excellents retours, par e-mail notamment, les gens sont accros à cette série. Peut-être qu’on ne touche qu’entre 3 et 4 millions de gens, mais en termes d’image, c’est formidable.

Il faut aussi laisser le temps à la série de s’installer peut-être…

  • Oui, surtout que je pense qu’il y a un effet de notoriété, il y a un buzz. Les gens disent « Ah, tu as vu cela », mais une saison ça va très vite, surtout quand les épisodes sont diffusés par deux, tu n'as pas le temps de te retourner que la saison est déjà finie. Il y a des gens qui la découvrent en cours de route mais à la fin de la diffusion. Mais je pense que cet effet de notoriété jouera surement pour la prochaine saison.

De plus en plus de séries fonctionnent non seulement pendant leur diffusion mais aussi grâce la sortie DVD. Est-ce important pour vous ?

  • La sortie DVD oui, symboliquement. J’ai beaucoup de courriers de gens qui me disent qu’ils ont envie de revoir les épisodes. C’est toujours très abstrait de faire quelque chose pour la télé, tu n’as pas le public face à toi, tu n’es pas là pendant que les gens le regardent. Quand tu fais une série addictive comme cela, les gens viennent vers toi, t’en parlent, c’est grisant. Les gens notent des détails, débattent entre eux… Moi, j’attends avec impatience le moment où on sera piratés, où on trouvera les épisodes sur Internet, ce sera une consécration ! (Rires)

Elodie Yung

Sur nos forums par exemple, beaucoup de gens discutent de la série, est-ce que vous regardez les messages des internautes pour voir comment ils ressentent la série ou pour vous inspirer des réflexions ?

  • M’en inspirer non, parce que je n’arrive pas à fonctionner comme cela, mais les messages me touchent. Des gens m’ont envoyés un mail pour me dire qu’ils créaient un forum sur la série Les Bleus et pour m’inviter à venir regarder. J’ai été voir, j’ai trouvé cela très sympa. Ils m’ont posé deux ou trois questions, je trouve cela extrêmement agréable parce que je fais la même chose. Je suis un grand fan de Dexter par exemple, je vais sur les forums où on discute de la série, alors me retrouver dans l’autre position, toutes proportions gardées, c'est drôle. Parce qu’avant que les américains se passionnent pour Les Bleus, il va se passer un bout de temps !

C’est quand même assez rare pour une série française d’avoir le droit à des forums de fans sur la toile, il n’y en a pas beaucoup. La plupart des séries françaises sont des produits de consommation courante qui ne suscitent pas ce genre d’intérêt.

  • Je pense que l’on doit cela au fait que c’est un peu atypique. On a des personnages qui sont jeunes alors qu’on a eu beaucoup de flics qui ne l’étaient pas. On a fait une fiction avec un langage réel et aussi avec une bonne dose d'humour. Quand on réfléchit à la question de l’identité française, c’est peut-être cela, un mélange d’humour et de gravité, c’est très français. On n’est pas dans le détachement anglo-saxon, on est plus sanguins, c’est moins cérébral. On est transgressifs et c’est un choix délibéré. On est parti sur le principe de « Faisons une série que l’on aurait envie de regarder » dans une profession qui regarde assez paradoxalement très peu la télévision. Je ne connais pas beaucoup de scénaristes qui se tapent Julie Lescaut !

Justement, quels sont pour vous les ingrédients qui font une bonne série ?

  • Moi, je crois que 90% du succès d'une série, ce sont les personnages. Je pensais à cela en regardant les séries québécoises. Si tu as des personnages qui sont bien dessinés, qui ont une problématique personnelle, la série fonctionne. Je me demandais pourquoi j'ai tout de suite accroché à Minuit le soir (ndlr : série québecoise projetée lors du festival Scénariste en séries durant laquelle l'interview a été réalisée) et pas tellement sur le reste. C’est parce que tout d’un coup, tu as des personnages qui s’imposent tout de suite, on les sent, on sent leur fragilité, leur force, leurs paradoxes. Et c’est cela qui me fait accrocher tout de suite à une série. Et évidemment après, il faut que les intrigues fonctionnent, que ça roule.

Comme Dexter par exemple…

  • Dexter c’est formidable. On a affaire à un homme qui a un sacré problème. Mais finalement, c’est un personnage incroyablement humain, absolument absurde, totalement décalé mais dont les interrogations (où est ma place à l’intérieur du monde ?) sont des interrogations très réelles. C’est très difficile d'arriver à s’identifier à un tueur en série. J’attends de faire ça avec impatience ! C’est monstrueusement bien fait, c’est d’une rigueur… C’est un truc que j’adore chez les anglo-saxons, il y a une rigueur dans tous les compartiments du jeu. Et je pense que c’est un truc sur lequel on a vraiment travaillé pour Les Bleus : on a envie que ça soit cohérent d’un bout à l’autre, le casting, l’écriture, la mise en scène…

Les bleus en DVD Les bleus : premiers pas dans la police, l'intégrale de la saison 1 en DVD

par François Jadoulle et Baptiste Jacquiau
Publié le 14/12/2007 à 14h37




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