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Curiosité locale autant que rejet d´un système, un étrange
phénomène fut constaté lors de l´élection présidentielle de 2000. Des tee-shirts
et des autocollants arborant en slogan « I voted for Bartlet » fleurirent sur le
dos et les voitures du citoyen américain moyen. La référence à ce personnage
fictif qui faisait alors les beaux jours de NBC ne s´arrêta pas à ces signes de
soutien ostentatoires puisqu´au moins un sondage donna à Jed Bartlet plus de
supporters qu´à Georges Bush ou Al Gore.
Pendant sept années, `A la
Maison Blanche´ nous immergera dans les coulisses de la demeure de l´homme que
l´on qualifie communément de plus « puissant du monde ». Un succès critique,
mais aussi public, qui mérite de s´y intéresser plus particulièrement. La
réalité politique empreinte d´idéalisme qui fut mise en scène réconcilia nombre
de téléspectateurs avec la politique, à défaut des politiques.
Ancien prix
Nobel d´économie, Jed Bartlet était avant son élection gouverneur du New
Hampshire. Un président démocrate, originaire de Nouvelle-Angleterre [les treize
colonies originelles de la fédération], de confession catholique qui cacha lors
de sa première élection la sclérose en plaques dont il était atteint ?
L´évidence du parallèle avec le seul président catholique que les Etats-Unis
aient jamais élu, John Kennedy, est bien sûr frappante. Si le destin du fictif
et du réel divergea un soir en fin de saison 1, Jed Bartlet survivant à la
fusillade de Roslin, dont il n´était d´ailleurs pas la cible, l´image d´Epinal
longtemps entretenue par le mythe Kennedy trouve sans conteste un écho dans le
personnage de Bartlet et son administration.
`A la Maison Blanche´ a-t-elle
été voulue comme le reflet de l´imaginaire de Camelot ?
Bien après
Chrétien de Troy, `Camelot´ est une expression utilisée pour décrire les années
de l´administration Kennedy, en référence à la comédie musicale de 1960. Ce lien
quasi-mythologique, dont l´image suggérée resta dans les mémoires, fut établi
dans un article paru le 6 décembre 1963 dans le magazine `Life´, dans lequel la
veuve du président assassiné cita ces lignes : « Don't let it be forgot, that
once there was a spot, for one brief shining moment that was known as Camelot.
There´ll be great presidents again... but there´ll never be another Camelot. »
I - Des scenarii parfaitement
mis à l´écran
Les personnages et à travers eux les acteurs,
participèrent activement à l´écriture des lettres de noblesse de la série.
A - Des personnages complémentaires
1 -Le symbolisme
Leo
McGarry, l´ami et confident.
Il est à l´origine de la candidature de
Bartlet. Un jour, arrivant au bureau du gouverneur Bartlet en train de
contempler le dernier slogan inventé par ses communiquant pour dynamiser le
tourisme dans le New Hampshire : « New Hampshire, that´s new ! », Leo annonça
qu´il souhaitait le voir se présenter aux primaires démocrates. S´il fallut à
Bartlet du temps pour endosser parfaitement l´habit d´un présidentiel, Leo ne
manquera jamais de le soutenir. Il sera la voix de la raison lorsque Bartlet se
laissera emporter par ses émotions, son pendant rationnel et pragmatique, celui
qui tentera d´observer chaque situation le plus objectivement possible.
Josh Lyman, le politicien.
Il
travaillait pour la campagne de John Hoynes avant de se faire débaucher par Leo.
Josh est le type même du politicien, arrogant, sûr de lui, parfaitement
compétent mais aussi toujours près à s´atteler à la politique politicienne.
Pour autant, Josh n´a pas perdu ce vague soupçon d´idéalisme, cette volonté
un peu folle de se battre pour ses idées, ressort originel de l´activité
politique. Sans doute reste-t-il sur ce plan plus en retrait que le si terre à
terre Bruno Gianelli.
Toby Ziegler, le
communiquant.
Toby ou l´art de jouer avec les mots, de composer avec
les sensibilités, perfectionniste jusqu´à la moindre virgule, il n´avait
pourtant pas remporté une seule élection avant l´élection de Bartlet à la Maison
Blanche. Il n´était pas non plus le premier choix du président à son poste.
Pourtant, il est celui qui marquera le style du président le plus profondément
par la rédaction de ses discours.
Sam
Seaborn, l´idéaliste.
Nouveau venu en politique, il place le fond
avant la forme, les idées en priorité. Raisonnement parfois naïf en politique,
il est celui qui restera fidèle à ses engagements premiers, qui hésitera souvent
devant les compromis nécessaires de la politique politicienne.
CJ Cregg, une femme à un poste clé.
A un
poste si exposé et si éreintant que celui d´attachée de presse de la Maison
Blanche, il pourrait paraître singulier d´y trouver la seule femme du Senior
Staff du président. Symbole de la modernité, solide mais très ouverte, elle
imposera son style au pool de presse.
Charly Young, le nouveau venu.
Il était
venu postuler à un poste de coursier. Il sera finalement engagé comme assistant
personnel du président. Le monde de la politique lui était entièrement étranger
et le téléspectateur se glissera avec lui dans les coulisses du pouvoir. Un noir
au service du président, cela pouvait-il être mal perçu ? Leo posera la question
à l´amiral Fitzgerald, lequel lui répondra sur le même ton que tant que Charly
était bien payé et bien traité, il ne voyait pas le problème.
2 -L´importance des secrétaires
L´apport incontournable des secrétaires est double.
En effet,
d´une part, ces assistantes des puissants constituent une liaison avec le commun
des mortels, un relais pédagogique indispensable. Reflet des téléspectateurs,
elles sont les destinataires des explications sur les us et coutumes de la
Maison Blanche ou du Capitole, et sur la complexité des règles organisant les
institutions américaines. A travers elles, c´est au téléspectateur que les
scénaristes s´adressent, permettant indirectement de nous donner accès au savoir
nécessaire pour appréhender pleinement l´intrigue d´un épisode. Les échanges
entre Josh et Donna sont sur ce plan très significatifs. Donna, en symbole du
bon sens populaire, se confronte sans cesse à l´expert en politique politicienne
qui domine en Josh.
D´autre part, les secrétaires introduisent une
touche d´humour et de légèreté constante, par des répliques qui tranchent avec
le ton général d´intrigues principales parfois dramatiques. Cathy et les muffins
de Sam resteront cultes. Margaret demeurera unique par le décalage qu´elle
apportera dans le bureau du très sérieux Leo McGarry. On ne saurait lui
reprocher d´avoir un jour réussi à paralyser l´ensemble du réseau informatique
de la Maison Blanche par l´envoi d´un e-mail de cuisine à l´apparence innocente,
ni de proposer si spontanément d´imiter la signature du président sur un acte
lui retirant le pouvoir.
B -Un casting
principal et des guest-stars méritant le détour
1 -Des acteurs
principaux reconnus dans le monde des séries
A l´orée de la
première saison, le casting apparaît alléchant. Si l´acteur le plus connu en
Europe est probablement Rob Lowe (Sam Seaborn), même si ce ne serait pas tant dû
à ses performances d´acteur qu´aux quelques scandales passés, Martin Sheen (Jed
Bartlet), héros intemporel d´Apocalypse Now, le film culte de Francis Ford
Copolla, se rappelle au bon souvenir des téléspectateurs européens.
Outre ces acteurs, les sériephiles de tout âge identifieront
immédiatement John Spencer (Leo McGarry), se remémorant ses années d´exercice au
barreau de Los Angeles, dans `La loi de L.A.´. Si Allison Janney (CJ Cregg)
était moins connue, l´actrice, superbe dans l´interprétation d´une attachée de
presse décidée et compétente dans un monde de politiciens d´où le machisme n´est
pas totalement banni, remportera plusieurs Emmys Awards consacrant sa
performance et assurant ainsi sa renommée. Bradley Whitford (Josh Lyman)
marquera également les esprits, chacun s´attachant particulièrement à son
personnage.
Les dernières saisons virent arriver deux acteurs loin
d´être des inconnus. Habitué des séries, héros des années 90 avec `La loi de Los
Angeles´ mais aussi `NYPD Blue´, Jimmy Smits fut chargé d´incarner le candidat
démocrate aux présidentielles, Matthew Santos, pour succéder au président
Bartlet. Et c´est à un rescapé de la classique M.A.S.H., qui avait plus
récemment interpellé les fans d´Urgences par son interprétation du Dr Lawrence,
Alan Alda, que fut confié le rôle du candidat républicain, Arnold Vinick.
2 -La présence de guest-stars de
luxe
Dans les coulisses animées du monde politique américain, se
croisent de multiples personnages haut en couleurs, aux fonctions déterminantes,
qui offrent des rôles sur mesure à d`excellents acteurs.
C´est ainsi la
série apparut un temps comme la voie toute tracée pour rejoindre les succès
policiers de CBS et la franchise `Les Experts´. Jorja Fox y incarnera un agent
des services secrets assignée à la protection de Zoey Bartlet jusqu´au début de
la saison 2. Emily Procter apparaîtra en cette fière -et si blonde- conseillère
républicaine, Ainsley Hayes, dont les joutes avec Sam resteront dans les
mémoires.
L´oscarisée Marlee Matlin, inoubliable héroïne des `Enfants du
silence´, avec son charme unique, nous gratifiera tout au long des saisons de sa
présence, en incarnant une analyste de sondages californienne, à laquelle Josh
Lyman ne sera jamais totalement indifférent. Avant de prendre la route
d´Agrestic, dans `Weeds´, pour dealer de la mari-juana en élevant ses deux
enfants, Mary-Louise Parker deviendra récurrente à partir de la saison 3,
lobbyiste féministe au fort tempérament, dont Josh Lyman tombera sous le charme.
Matthew Perry, s´offrant quelques changements d´air avant l´arrêt de `Friends´
arrivera en avocat républicain très pragmatique. Enfin, l´inarrable juge Mendoza
qui traumatisera Toby lors de la première saison 1, sera incarné par Edward
James Olmos avant qu´il ne prenne les commandes du Battlestar Galactica.
II -Un aspect pédagogique
non démenti
Le fantasme de tout étudiant est sans doute
d´apprendre sans en avoir l´air, de s´instruire devant son petit écran tout en
se distrayant, échappant à la séance de décryptage des symboles faisant office
de notes prises en cours.
C´est un fantasme auquel la série s´est toujours
efforcée de répondre.
A - Une
approche des institutions américaines assaisonnée d´humour
Le
défi était à la hauteur de la tâche à accomplir. Parvenir à intéresser des
citoyens à un univers que beaucoup qualifieraient sans hésitation d´ennuyeux et
assommant. En même temps que les divertir, il s´agissait de les instruire, leur
donner les clés pour comprendre les intrigues développées. Les scénaristes
eurent la présence d´esprit et la finesse d´alterner sérieux et séquences
humoristiques, permettant même aux téléspectateurs non-américains de
s´intéresser à une vie politique et à un système constitutionnel qui leur sont a
priori totalement étrangers.
1 -Un mode
d´emploi du système constitutionnel américain
Au fil des
épisodes, le téléspectateur découvrira ces mécanismes si atypiques.
Le flibuster.
Folklore d´une
autre époque pour certains, expression extrême de la démocratie pour d´autres,
la pratique du filibustering se fonde sur la règle immuable qui permet à chaque
sénateur de parler autant de temps qu´il le désire et que ses forces le lui
permettent. C´est dans la saison 2, lorsqu´elle écrit à son père, que CJ nous
expliquera cette particularité anglo-saxonne qui pourrait prêter à sourire à
tout observateur extérieur. Voir, dans cet épisode, ce vieux sénateur retarder
tant qu´il lui est possible le vote du texte auquel il s´oppose, en déclamant
des recettes de cuisine ou en lisant un roman, soulignera avec tact la force des
convictions, rareté mais non encore dans le monde politicien, et génèrera
instinctivement un certain respect pour le personnage.
Par ce fil conducteur
de l´épisode, un nouveau pan du fonctionnement du pouvoir législatif aux
Etats-Unis est mis en lumière. Sans avoir l´air d´y toucher, nous voilà soudain
projeter dans des mécanismes qui dans la vie de tous les jours n´auraient pas
interpellé le quart des téléspectateurs.
C´est la force de la série de
réussir à nous faire assimiler des règles procédurales aux premiers abords
rébarbatifs.
La Cour Suprême des
Etats-Unis.
Juridiction suprême surtout connue pour les avancées
qu´elle permit dans les années soixante-dix lors de sa composition libérale
héritée de Roosevelt et Kennedy, la série n´hésitera pas à aborder avec finesse,
la nomination d´un juge à cette Cour et son importance sociale et politique dans
la vie du pays. Dans la saison 1, la question de la détermination du candidat du
président à ce poste donnera lieu à un superbe pamphlet de Sam sur l´enjeu que
constituera pour les prochaines décennies le droit à la vie privée, à travers
internet et le développement des nouvelles technologies comme la biométrie. La
complexité du lobbying nécessaire pour l´approbation du candidat sera traitée
avec intelligence et humour en assistant aux crises nerveuses de Toby face à
l´inconstance et à l´absence de langue de bois du juge Mendoza dont la passion
pour les Antiquités nous mènera à une inoubliable navigation céleste à travers
le Connecticut.
L´élection
présidentielle.
Période d´extrême excitation, véritable show pensé et
orchestré par des maîtres en communication, des campagnes des candidats à
l´élection présidentielle américaine, on retient souvent ces grandes salles
survoltées et ces meetings qui tiennent plus du spectacle que d´une exposition
d´idées politiques.
Ces moments donneront lieu à des épisodes d´une
intensité particulière dans la série, notamment dans la saison 4. Les critiques
américaines reprocheront ou loueront Aaron Sorkin pour avoir reproduit, dans le
fameux débat télévisé entre Jed Bartlet et le gouverneur de Floride, Robert
Ritchie, le débat qui opposa, en 2000, Al Gore à George W. Bush, et qui marqua
un moment important de la campagne. Ces passages furent écrit, Aaron Sorkin
l´avoua lui-même, en pensant à ce qu´il aurait aimé voir ce soir-là sur scène,
qu´Al Gore n´hésite pas à « dire qu´il était intelligent, lui ». Certes, les
propos peu diplomatiques d´Aaron Sorkin sur le président actuel des Etats-Unis
ont provoqué quelques remous, cependant au-delà de l´aspect polémique, cette
opposition entre Bartlet et Ritchie restera le combat de l´intellect contre le
populisme, des idées contre les slogans.
Il offrira à la série l´occasion de
dresser un portrait sans complaisance des dérives modernes de la politique,
passant par une personnalisation à outrance des candidats, s´écartant des
programmes pour suivre celui en lequel l´électeur saura se reconnaître. Les
observateurs politiques ont souvent mis en avant ce raisonnement pour expliquer
l´élection, puis la ré-élection de Georges Bush fils, dans lequel l´américain
moyen pouvait facilement s´identifier, loin de la froideur et de la distance
hautaine de Gore ou de Kerry.
`A la Maison Blanche´ saura montrer que les
élections sont désormais plus que jamais une course à la sympathique des
électeurs. La série n´hésitera pas à souligner à plusieurs reprises cette dérive
inconséquente des démocraties modernes.
2 -Des touches d´humour omni-présentes
L´accessibilité et l´ouverture d´esprit du personnel de la Maison
Blanche ne se résument pas dans la fameuse journée `gros morceau de fromage´ si
chère à Léo, héritée des conceptions démocratiques d´Andrew Jackson. Cependant,
les scénaristes n´hésiteront jamais à insérer des scènes cocasses et des
situations quasi-burlesques, donnant un rythme et une touche d`humour bienvenue
dans le monde politique dans lequel la série évolue.
Le téléspectateur
se prendra de tendresse pour les dindes sacrifiées de Thanksgiving et suivra
avec délice les manoeuvres de CJ pour sauver les deux oiseaux des fourchettes du
cuisinier de la Maison Blanche. On testera avec enthousiasme le système alerte
incendie de la Maison Blanche avec Sam et Josh, lorsque ces derniers
entreprendront de faire un feu dans une cheminée d´une des salles historiques,
cheminée murée depuis plus d´un siècle. Les fautes de frappe des prompteurs
deviendront une réalité très concrète, permettant d´affirmer que « le pays est
devenu plus gort qu´il ne l´était ». Si la perspective de confier les rênes du
pays, après la destruction du Capitole dans un terrible attentat, au ministre de
l´agriculture, nous apparaîtra aussi peu sensée qu´à Donna, on apprendra avec
intérêt que le vendredi est la journée des poubelles et on achetera le journal
le samedi uniquement pour contredire Josh.
Le plan secret du président
pour lutter contre l´inflation bannira le secrétaire général adjoint de la salle
de presse de la Maison Blanche à la suite d`une conférence de presse
d`anthologie qui symbolise parfaitement la distance et l´humour que les
scénaristes parviennent à prendre face à la réalité de la vie politique.
B - Débats de société : quand la
réalité et la fiction se répondent
Si la politique de
l´administration Bartlet n´est pas la Nouvelle Frontière, la série n´hésitera
jamais à aborder tous les thèmes majeurs actuellement débattus dans les sociétés
occidentales.
1 -Approches de débats
internes
L´homosexualité.
Une scène forte restera la confrontation du président avec une présentatrice
radio. Lui demandant si elle considère vraiment l´homosexualité comme une
abomination, la femme lui rétorquera que ce n´est pas elle, mais la Bible qui
l`affirme. Bartlet citera alors d´autres passages de ce livre sacré, tel celui
autorisant l´esclavage ou prévoyant la lapidation. Un traitement par l´absurde
d´une position absurde d´une efficacité magistrale.
Le mariage gay sera
traité dans un épisode marquant `The Portland Trip´, à travers un débat
argumenté entre Josh et un représentant républicain gay, Matt Skinner, sur la
nécessité de poser une définition fédérale du mariage, en tant qu´union entre
deux personnes de sexe opposé. A ce sujet, il est sans doute utile de préciser
qu´un texte fédéral similaire existe effectivement dans la réalité, aux
Etats-Unis, sous le nom de Defense of Marriage Act (plus connu sous le terme
DOMA). Il fut voté en 1998, avec la bénédiction et le soutien du président de
l´époque, Bill Clinton, un démocrate. [A l´heure actuelle, une quarantaine
d´États fédérés ont adopté des législations DOMA qui interdisent la
reconnaissance de toute union de personnes de même sexe. Un seul État fédéré
reconnaît le mariage homosexuel, grâce à l´action de sa Cour Suprême, le
Massachussets.] Toujours est-il que dans la fiction, cet épisode donnera
l´occasion d´illustrer une différence d´idéologies importante du bipartisme
américain. Josh prônera un interventionnisme législatif, selon lequel les lois
peuvent influer sur la société. A l´inverse, Skinner gardera une vision de
l´instrument législatif comme le reflet de la société à laquelle il s´applique.
L´individu par lui-même apparaît prioritaire, la volonté de la majorité doit
l´emporter, dans une sorte de rousseauisme remis au goût du jour, parallèle
implicite avec la fameuse volonté générale si chère au genevois. Les
républicains préconisent un moindre investissement de Washington, tandis que les
démocrates tendent vers un certain interventionnisme étatique hérité du New
Deal. Le débat mis en scène dans l´épisode aura la sagesse de ne pas se réfugier
dans le conservatisme des archétypes sur-exploités ou dans d´hypothétiques et
subjectives valeurs morales, mais il se concentrera avec bonheur sur cet aspect
fondamental du bipartisme américain.
L´état de santé de nos dirigeants.
La
maladie cachée du président posera une question récurrente des démocraties
modernes : l´état de santé d´une personne qui candidate à un poste aussi
important sur le plan national, comme mondial, que président des Etats-Unis,
relève-t-il de sa vie privée ? Bartlet peut-il être `pardonné´ de ce mensonge
par omission ?
Ses partisans le répèteront, sa maladie n´est pas mortelle.
Cependant, cela ne saurait occulter le fait que la sclérose en plaques peut
avoir des conséquences graves, comme l´illustre les malaises et tremblements
auxquels sera sujet Bartlet. C´est un simple constat scientifique. A partir du
moment où l´état physique d´une personne est susceptible de remettre en cause
ses facultés à gouverner, lorsqu´elle se présente devant le peuple, ce dernier
doit, à mon sens, pouvoir accepter de prendre ce risque en connaissance de
cause, aussi formidable que fut Bartlet. Chacun aura l´occasion de se former une
opinion au fil des épisodes et des arguments de l´arc développant cette
storyline.
L´Histoire regorge d´hommes de pouvoir, de présidents élus,
atteints de maladies plus ou moins graves lors de leur accession au pouvoir et
dont la vérité n´a éclaté que des années plus tard. Outre-Atlantique, comme
évoqué précédemment, le plus célèbre serait sans doute John Kennedy. En France,
François Mitterrand se savait déjà atteint d´un cancer en 1981 lors de son
élection à son premier mandat de Président de la République. Sa maladie ne fut
révélée que bien plus tard, et on ne peut occulter que cela eut des incidences
sur son gouvernement à la fin de son second mandat.
Terrorisme.
La réactivité de la série aux
évènements ne se démentira pas, mais sans doute prit-elle un tournant
particulier dans les jours qui suivirent le 11 septembre 2001.
La saison 3
d´A la Maison Blanche ne s´ouvrit pas sur l´épisode initialement prévu, mais sur
un épisode particulier, sans réelle trame scénaristique autre qu´un exposé sur
le terrorisme. Probablement trop assimilable à un cours magistral, à travers une
leçon très théorique, cet épisode diffusé le 3 octobre 2001 n´en demeure pas
moins une référence dans la perception du terrorisme par les officiels
américains. En effet, la déclaration qui restera de Bartlet sera empreinte d´une
aura présidentielle indéniable : « We dont need martyrs right now. We need
heroes. A hero world die for his country, but he´d much rather live for it. »
Aura fictive à laquelle répond comme un écho, l´absence d´une quelconque aura,
dans la réalité, dans la phrase de Bush symbole de ces temps troublés, « Wanted,
Dead or Alive ».
Réactions post-attentat
et politique sécuritaire.
Les réactions des officiels post-attentat
seront traitées dans les retombées de la fusillade de Roslin. Toby se mettra
alors en tête de traquer toutes les organisations racistes prônant la violence,
situées sur le sol américain. Il voudra mettre le FBI sur l´affaire, monter des
listes et des fichiers de tous les membres et financiers de tels groupuscules.
Cette impulsion quasi-instinctive de Toby symbolisera parfaitement cette
réaction normale irrépressible des autorités lorsqu´elles se trouvent sous
attaque, se repliant sur des mesures liberticides, dont l´objectif premier
devient la garantie de la sécurité, les droits civils et constitutionnels des
citoyens passant soudain au second plan. Dans la réalité, l´évocation est
évidente du Patriot Act et de toutes ces législations dites `anti-terroristes´
adoptées dans la fébrilité de l´après-11 septembre -il convient cependant de
souligner que cette saison 2 date de 2000. Le président Bartlet apparaîtra alors
dans cet épisode de la saison 2 comme la voix de la raison aux projets de Toby,
l´homme que l´on aurait aimé entendre dans la réalité. Et ce, même si de son
côté, il s´efforcera d´évacuer son traumatisme en se mêlant d´une élection
locale où un vieil ennemi se présente.
2 -Ébauche de la complexité et de l´ambivalence de la
politique extérieure des Etats
Madeleine Albright, secrétaire
d´État de Bill Clinton, déclara dans une interview qu´elle n´avait jamais vu les
relations internationales traitées aussi justement que dans la série `A la
Maison Blanche´.
Les ripostes
proportionnelles.
Dès le début de la saison 1, la série prendra une
intensité dramatique lorsque le président devra ordonner, pour la première fois
de son mandat, des représailles militaires suite à l´attaque d´un hélicoptère de
l´armée américaine. Si une vingtaine d´américains furent tués, c´est plus
particulièrement la mort de son médecin personnel qui touchera profondément
Bartlet et lui fera un temps remettre en cause la doctrine étrangère américaine
des ripostes proportionnelles. Sans aller plus avant dans l´évolution de ces
doctrines qui relèvent de la pure géopolitique, il convient cependant de
souligner que les représailles non proportionnelles que Bartlet suggère en
premier lieu, emporté par sa colère, correspondent à ce que l´on appelait la
doctrine Dulles, dite des représailles massives. C´est en pleine guerre froide,
devant le risque d´un conflit nucléaire, que McNamara initia la doctrine des
ripostes proportionnelles en 1962.
Le dilemme auquel sera confronté Bartlet,
entre sa douleur personnelle et l´intérêt général de son pays qu´il est sensé
représenté, sera traité avec tact et sobriété, tout comme sera mis en avant le
rôle majeur de conseiller et de confident de Leo McGarry.
L´assassinat d´un dirigeant étranger.
Dans
un arc consacré au Qumar à la fin de la saison 3-début de la saison 4, Bartlet
ordonnera d´abattre l´appareil d´un dirigeant étranger. Cet acte moralement
discutable met pourtant parfaitement en avant les conséquences de l´électrochoc
du 11 septembre sur les mentalités américaines et les questions que ces drames
ont soulevées. En effet, il est possible de voir simplement en Shareef les vieux
spectres de l´interventionnisme américaine des zones d´ombre des décennies
passées. Mais ce serait occulter les liens établis entre Shareef et son soutien
au terrorisme international. Par conséquent, ce ne sera pas tant l´assassinat
d´un dirigeant étranger que l´ordre d´abattre un soutien du terrorisme qui sera
donné.
Cet arc apparaît semblable à un miroir de la société américaine
post-11 septembre. Désormais, au nom de la lutte contre le terrorisme, les
frontières de la légalité et de la morale ont évolué.
CONCLUSION
Aaron Sorkin nous offre un
aperçu des coulisses du pouvoir américain teinté d´idéalisme, parfois
d´altruisme, mais aussi de pragmatisme, sans s´écarter de la réalité. A travers
ces hommes du président que l´on suit au fil des saisons, on peut sans nul doute
y retrouver cet imaginaire d´administration démocrate idéale, jeune et
dynamique, qui évoque pour le téléspectateur, à travers quelques remarques dans
ces conférences pédestres si rythmées, un faux air de Camelot.
Article par A. Imbert
SOURCES
- « Institutions Politiques, Droit
Constitutionnel », de Pierre Pactet.
- « A la Maison Blanche », de Martin
Winckler.
- « The Triumph of The West Wing », extrait de `The Independent´.
- « For President Kennedy: An Epilogue » , paru le 6 Décembre 1963 dans
`Life´.
par A. Imbert
Publié le 23/05/2006 à 00h00
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